L’effet Glapion

Vendredi 29 décembre 2006

Début des années 90, j’étais comédien à Bordeaux. Du genre indépendant. Je ne voulais pas appartenir à une troupe mais pouvoir travailler avec différents metteurs en scène, passer d’un genre à l’autre, dépasser les esprits de chapelles, pouvoir à l’occasion créer mes propres spectacles en passant de Beckett au café-théâtre. La vie est courte, restons libres ! Et comme elle est courte, il faut aller vite. J’avais beaucoup de mal à concevoir l’idée de déposer un dossier pour un spectacle qui doit se jouer l’année d’après.

Me considérant comme une fourmi dans une vaste fourmilière, je suis persuadé que dès que j’ai une idée « originale », dès que j’éprouve le besoin impérieux de « dire » quelque chose, des centaines de mes congénères éprouvent le même besoin, imaginent la même chose. Nous sommes tous nourris des mêmes images, des mêmes événements qui font naître les mêmes réactions pour les fourmis rouges quand d’autres exciteront davantage les fourmis bleues et d’autres encore, plus rares, toute la fourmilière.

Mais revenons à nos moutons ! Dans cette période de liberté affichée (et pas toujours bien vue car on a du mal avec les insaisissables, on préfère les étiqueter), un problème sautait aux yeux : il n’y avait pas de place, à Bordeaux, pour « un autre théâtre ». En dehors de rares grandes salles institutionnelles et de deux ou trois petits cafés-théâtres, il n’existait pas de lieux de moyenne capacité susceptibles d’accueillir des spectacles de metteurs en scènes différents (Fartov et Belcher avait donné l’exemple en squattant les Entrepôts Lainé mais avec l’explosion de la troupe et la transformation du lieu en musée d’art contemporain, il y avait un vide en la matière).

Cela, nous le savions tous mais chacun travaillant pour sa petite compagnie, personne ne parvenait à soulever ce problème. Sauf, un jour, un journaliste. C’est un article de Willy Dalay, dans Sud-Ouest qui eut le mérite de faire un état des lieux très juste que la profession n’avait pas été capable de dénoncer.

Cet article a provoqué chez moi la prise de conscience que seule la presse pouvait aider aux changements rapides puisque c’est elle qui s’inscrivait dans le quotidien avec un impact inouï. De cette constatation très basique, je vous l’accorde, j’appelai deux trois copains pour leur faire part de mes réflexions naïves et nous lancions illico la « brigade Glapion » (brigade d’intervention terroriste).

Première opération : par le biais d’une cassette vidéo dans la quelle nous nous filmions encagoulés, nous avons convoqué tous les journalistes du coin (journaux, télés…). Nous les avons embarqués, yeux bandés, dans un fourgon et avons fait une conférence de presse façon FLNC, dans le garage d’un immeuble. Amusés de la mise en scène, ils ont tous relayé en bonne place nos revendications.

Plus tard, nous avons organisé une manif au Grand-Théâtre devant lequel nous avions construit un mur symbolique de parpaings. L’opération s’appelait « abattons le mur du théâtre de la honte ». C’était juste avant qu’on abatte celui de Berlin. Au bout d’un an et après différentes opérations visuelles et médiatiques, nous avons dissout la Brigade car nous lui avions donné dès sa création une durée de vie de un an. Il n’était pas question de devenir des attachés de presse ou une institution qui n’aurait plus été du tout subversive avec le temps.

En vilains opportunistes cyniques, nous avons ensuite créé une petite compagnie théâtrale, « Glapion  & Fils », avec la création de "L’effet Glapion" d’Audiberti dans un amphi de la fac de pharmacie, un spectacle café-théâtre et vidéo à la façon des nuls (« ça va péter, j’te dis ») dans une guinguette, et une fausse visite guidée de la citadelle de Blaye. Mais Glapion & fils a fait long feu car, comme je le disais plus haut, je ne suis pas du genre à m’encombrer d’une structure administrative.

Pourquoi je raconte cela ? Hé bien c’est pour m’inquiéter précisément de cette place des médias. La politique elle-même, en voulant trop la maîtriser en est devenue le joujou. On a bien vu pour Indigènes. Hop, un problème est médiatisé ? Revalorisation ! Un peu plus tard les Don Quichotte ? Hop, on créé des places d’hébergement ! Chaque sujet tient une à deux semaines et, comme il n’y a que 54 semaines dans une année, ça laisse peu de place à la quantité phénoménale de problèmes à traiter. Et comme désormais la priorité nationale est synonyme de priorité médiatique, il me semble qu’il y a du souci à se faire.

N’est-ce pas uniquement pour des raisons médiatiques que Ségolène et Sarkosi sont les représentants de leurs partis ? Elles sont où les idées ?

Et alors, dans mon boulot, évidemment, quand j’entends qu’un acteur devient banquable à partir du moment ou il fait un JT de 20h… Bon, ben, si je peux, je vais pas m’en priver mais en sachant bien que ce ne sera pas là le gage de mes capacités artistiques.

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12 commentaires pour L’effet Glapion

  1. LÎ dit :

    Tf1 c’est bien, la 2 peut être mieux mais un article dans Voici ? Une belle photo d’un palmé à Cannes en caleçon dans sa cuisine, juste à côté du célèbre petit meuble blanc, un tablier autour du cou et une casserole à la main…Perso j’achète… 🙂 à cause des fourmis…La lucidité est le pire outil qui soit pour construire le bonheur disait un auteur Québécois, ça tombe bien, c’est rarement dans ce qu’on nous donne à ingurgiter qu’elle s’y trouve la dite Lucide…Euh pour en revenir aux fourmis ?… ça marche comme ça tu crois ? Et ben si des centaines de mes congénères éprouvaient les mêmes besoins ou imaginaient les mêmes choses que moi (en même temps ?)  alors…. c’est chaud non ?…. Et dire que mon nombril pensait être unique… Bon en attendant, 1ère résolution 2OO7, je m’abonne à Voici… Enfin je vais quand même leur demander avant quand elle va paraître la photo…:)Des bises…

  2. Pierre dit :

    Faut-il passer au 20h pour être banquable..ou faut-il être banquable pour passer au 20h ? Telle est la question…Y a un truc qui est pas mal non plus, c’est « Drucker » le dimanche après-midi. Tous les politiciens y passent…ils s’évertuent ainsi à nous montrer qu’ils sont comme nous…des humains (on a parfois droit à l’interview de la boulangére du coin, comme quoi un tel ou un tel achéte son pain comme tout le monde…et a toujours un petit mot gentil, vous vous rendez compte). Bon, j’arrête là, car comme tu l’as ecrit récemment dans un de tes articles, à être trop spontané et sans calcul, on est vite catalogué et jugé comme quelqu’un que l’on est pas. Il faut cependant esperer qu’il existe une vie en dehors des médias. A +

  3. C’est un professionnel de la profession qui m’a soufflé cette idée et elle me semble assez cohérente. On pourrait développer encore mais je l’ai déjà fait dans de vieux articles et ce que j’en dis… Bonne fin d’année, Pierre!

  4. Pour une photo de palmé dans sa cuisine, une casserole à la main, viens voir « Enfin disponible »! Tu seras comblée. C’est moins cher qu’un abonnement à Voici! Bon réveillon, petite fourmi (pas facile, hein, d’accepter cette idée…)! b

  5. La relation entre politique et media est devenue des plus problématiques quand les politiques, désireux de poursuivre autant que possible leurs carrières, ont commencé à suivre de trop près leurs « images médiatiques ».On est maintenant dans un système complétement clientéliste où les politiques sont près à tous les excès pour s’assurer le bulletin de vote de la sacro-sainte « ménagère de moins de 50 ans » (et de sa famille). Dans ce contexte, impossible dans notre pays de faire les fameuses « grandes réformes » qui ne peuvent pas venir du fait qu’aucun politique n’est prêt à se prendre la volée de bois vert qui ne manquera pas d’arriver au début de leur mise en place. Ce système crée donc des politiques trouillards.Mais ce n’est pas uniquement la faute des politiques, les électeurs aussi participent à cela. Comme tu le soulignes, les media zappe d’un sujet à l’autre en permanence. Et on constate hélàs que les électeurs ont tendance du coup à faire de même. Comment sinon expliquer que des politiques pourris jusqu’à la moëlle, trempés dans un nombre incroyable d’affaires diverses et variées, se retrouvent sollicité par l’électorat quelques années après ?Au final on peut donc faire des conneries, mais surtout que cela ne dure pas longtemps et que l’on ait une occupation à côté le temps que ça se tasse, si l’on ne veut pas mettre un terme à sa carrière.Ces nouvelles préoccupations amené par notre société de l’information sont bien trop nombrilistes pour que les politiques puissent en plus se soucier véritablement de la nation. Peut-être que si l’on mettait enfin le feu à l’ENA et que l’on effaçait à jamais la notion de « carrière politique » … Peut-être aurait-on alors un vrai renouvellement de la classe politique, un renouvellement constant avec interdiction de cumuler les mandats par exemple, un renouvellement qui ferait perdre aux media l’emprise qu’ils ont aujourd’hui sur le pouvoir politique.Mais ça, cela reste très utopique…Ceci dit si l’on regarde les élections présidentielles qui approchent, on se dit que la lutte risque d’être si violente que, peut-être, peut-être, les choses bougeront … 

  6. Inch’Allah, comme diraient mes amis!

  7. bernard dit :

    M, j’ai plus ton mail !

  8. Sarro Philippe dit :

    C’est la télécratie contre la démocratie dirait mon ami Stiegler, mais je ne veux pas relancer le débat.Sinon je signale la sortie début 2007 du livre du blogueur Thierry Crouzet « Le cinquième pouvoir » qui, pour lui,  va remplacer le quatrième, c’est à dire les médias. En l’occurence les blogs, les video-blogs, les forums, le social networking, le web2 …Ce que certain appelle le pronetariat ou l’intelligence distribuée ou encore l’intelligence collective, un peu comme une fourmilière. Pour finir, je rajouterais que ton blog et tes écrits laissent de ci delà quelques phéromones electroniques, qui attirent quelques autres fourmis.

  9. Il est bien ton ami Stiegler! Quant à Thierry Crouzet, je ne suis pas loin de penser la même chose. En effet, quand la fourmilière ne pourra plus se satisfaire du quatrième pouvoir (qui devra se contenter de distraire), elle ira chercher ses infos sur le net (ce que nous sommes déjà nombreux à faire ou à commencer à faire). Mais ce qui est inévitable c’est que certains blogs ou forums vont forcément grossir démesurément et manger les petits (tu te souviens des radios libres?). D’ici là, on aura encore inventé de nouvelles portes d’aération… Restons résolument optimistes! Bonne bringue du 31!

  10. D&D dit :

    Tiens, revoilà les médias… Hum hum…Elle est superbe cette histoire de la brigade Glapion. J’avoue que je la découvre, mais je connais un peu Bordeaux et son histoire, alors je crois que je comprends. 🙂

  11. Bernard Blancan dit :

    Il y avait Guy Lenoir dans le coup!

  12. D&D dit :

    Excellent !… J’adore ces histoires (je veux dire les belles histoires comme ça)… Merci pour cette précision supplémentaire 🙂

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