Du narcissisme des huîtres

cristal.jpgLundi 17 mai 2010

Narcissisme : Le narcissisme, pour la psychanalyse comme pour le discours courant désigne l’amour que le sujet se porte à lui même.

Le blog est-il une expression du narcissisme ? En quoi l’acteur peut-il souffrir de dysfonctionnements narcissiques ?

Cette deuxième question me semble la plus évidente. L’expérience inattendue pour moi d’Indigènes (actualité oblige) a été significative à cet égard. J’étais le vilain petit canard qui avait passé une heure à expliquer à Rachid Bouchareb qu’il ferait mieux de trouver quelqu’un d’autre pour jouer Martinez. Et puis il m’avait choisi. Ainsi, le manque d’amour que je me porte, c’est lui qui me l’a donné en me faisant confiance.

J’ai tourné, persuadé au début, dès les premières confrontations avec mes collègues connus, que je ne serai pas à la hauteur et que j’allais me faire virer. Et puis, au fil du tournage, Rachid n’a jamais relâché sa confiance, s’est montré rassurant (en ne passant pas son temps à rassurer mais en continuant à travailler). Le film s’est fait, Martinez est né, avec ses moustaches, sa rudesse et ses failles.

2006, j’apprends que je vais à Cannes avec les copains. J’y vais en me disant que, de toute façon, je n’intéresserai personne, surtout pas les journalistes, mais que ça serait pour moi l’occasion de voir travailler des acteurs pros. Je ne savais rien de Cannes en dehors de précédentes sélections à la Quinzaine ou à Un Certain Regard. Pour le photo call, j’étais habillé comme un bazadais qui s’est fringué chez Leclerc pour un entretien d’embauche. Le même style sans style mais avec des habits neufs qui tombent mal. À la conférence de presse, j’avais réussi à parler, à dire des choses que je trouvais intelligentes (ce qui ne veut pas dire qu’elles l’étaient). À peine sortis, un petit plateau Canal, je crois et Jamel qui me tire vers la table. Viens-là, mon pote ! C’était une tornade dont je n’avais pas imaginé que, par moments, elle m’emporterait dans son œil.

Les premiers échos du film, après la projection de presse, étaient très positifs. Je me souviens d’une interview, le matin, avec Éva Bettan ? J’avais été très mauvais. Je n’avais pas été de tous les rendez-vous journalistiques, loin de là mais suffisamment pour y prendre goût et me défaire de mes peurs naturelles, comprendre les mécanismes de la séduction, accepter que les caméras glissent sur moi sans s’arrêter. J’étais à la fois pas là et là. On parlait beaucoup des quatre et, souvent, nous étions cinq.

Quand on m’a fait revenir pour le prix d’interprétation, on m’avait dit que je ne faisais pas partie du lot. Ce n’est qu’en débarquant au Martinez, une heure avant la montée des marches que j’ai appri que nous étions définitivement 5 !

Et puis il y a eu la sortie du film, les avant-premières. Et toujours cette place un peu particulière où tu fais partie des 5 mais le public et la presse préfèrent se concentrer sur les 4 connus et, si possible sur deux d’entre eux, voire un. J’oscillais donc entre les regards de ceux qui me parlaient comme si j’avais été le Pape, parce que j’avais été palmé, et ceux qui ne me captaient même pas. Quand tu es handicapé du narcissisme, l’amour que tu ne te portes pas, tu le cherches chez les autres. Et de fait, tu te trouves bringuebalé d’une image de surhomme à celle d’une sombre merde. D’où l’obligation de te construire quelque chose de plus juste, plus réel, moins dans le regard des autres. Une juste estime de soi, lucide sans être masochiste.

En fait, ce n’est pas tout à fait par hasard que je suis devenu sourcier à la suite de cet événement. À la fois les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Se cramponner au premier rocher pour ne pas être emporté par le ressac. Point d’équilibre dans un autre réel – pas forcément plus réel. Le cinoche n’est pas le réel. Le protocole médiatico-commercial n’est pas le réel. Le réel, chez les sourcier, c’est un grand coup de foreuse dans le jardin. C’est pénétrant et sans appel. T’es bon ou t’es pas bon. Point. L’équivalent dans le cinoche, c’est le retour des spectateurs. Pas les papiers ni le nombre de passages à la télé. Travail de fond.

Justement, le blog, en 2004, c’était une façon d’équilibrer le narcissisme. Témoigner à la fois des humiliations et des contes de fée (même si à l’époque je n’imaginais pas que je puisse en connaître un). Livrer sur le web une réalité qui ne s’écrit plus dans le seul regard des autres. Évidemment, ceux qui construisent dans ce regard des autres ne supportent pas mon blog. Et pourtant, je n’y livre que si peu de la triste non réalité cinématographique.

Alors, Cannes 2010… J’y vais donc dans la « réalité » des 3. C’est l’histoire de trois frères… Dans le film, j’y suis, comme Martinez fût dans Indigènes. Peut-être moins. Mais quand même. Il est bien là, le Faivre. Mais, chers amis lecteurs, amis de longue date, membres de la famille, découvreurs des salles obscures, mettez-vous bien dans le crâne qu’en dehors du film, vous me verrez beaucoup moins que pour Indigènes. Voire pas du tout. Mais Cannes est toujours capable de créer des surprises. Qui sait, en 24 heures, de nouvelles réalités peuvent naître du chaos. Comme une cristallisation.

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34 commentaires pour Du narcissisme des huîtres

  1. Sarro Philippe dit :

    C’est beau ce que tu écrit là, c’est une véritable perle. Vite! vite! pond nous un roman, on se lasse pas de te lire.   « Car pour vivre sans être fou, nous rappelle le philosophe, il faut s’aimer un peu. Pas trop, mais un peu. Suffisamment en tout cas pour conserver une certaine estime de soi et la capacité de nouer des liens minimaux avec son environnement. Appelons cela comme nous voulons. Stiegler dit « narcissisme primordial» (dans Aimer, s’aimer nous aimer). C’est le strict nécessaire permettant à chacun d’exister sans nuire à autrui. »

  2. Samuel Marès dit :

    oui c’est beau et aussi un peu émouvant puisque je suis ce blog depuis 2004. Cela dit c’est vrai on parle des 3, mais sur canal + hier, spécial « hors la loi » le présentateur a rappelé quand même que tu faisait partis de la distribution.

  3. Sarro Philippe dit :

    Restons dans la philosophie, puisque tu parle de cristallisation, celle ci est le paradigme de la transduction pour le philosophe Gilbert Simondon qui écrit dans « L’individuation psychique et collective »: « Nous entendons par transduction une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place : chaque région de structure constituée sert à la région suivante de principe et de modèle, d’amorce de constitution, si bien qu’une modification s’étend ainsi progressivement en même temps que cette opération structurante » (IPC, p. 25). Ce qui représente exactement le processus de cristallisation à partir d’un germe dans son eau mère, qui prend et structure de proche en proche son environnement. Oui! esperons une transduction à Cannes qui par le bouche à oreille amène une reconnaissance du travail de notre Bernard. Et tant pis si ça doit flater son égo.  

  4. Bernard Blancan dit :

    C’est beau, ce qu’il écrit, le monsieur. Je suis d’accord avec lui.

  5. Bernard Blancan dit :

    Oui, j’ai vu.

  6. Bernard Blancan dit :

    Ben, c’est super, ça, cette image. Je vois déjà à quoi je peux l’appliquer…   Merci Philippe

  7. serge barande dit :

    J’abonde dans le sens de mes petits camarades! Non seulement bien écrit mais si bien décrit qu’on ne peut être que d’accord sur l’analyse que tu fais de la situation et des années passées; en tout cas, on a toujours constaté, de près ou de loin, ce chemin qui est le tiens, dont tu ne varies pas. Oui-oui, t’es bien toi-même, on aurait du mal à te confondre et à te confondre. Alors un grand merci et continues de forer! (je réfléchis pour la fiche de lecture, le rendu me paraît un peu court)

  8. GG dit :

    Bien que je ne soit pas de la bande des anciens… seulement là depuis avril 2006 je vais tâcher d’y répondre à ce beau texte…

  9. Bernard Blancan dit :

    Mieux vaut forer que foirer…

  10. Bernard Blancan dit :

    On attend…

  11. M dit :

    Wahou! La claque! Quelle texte! J’adore! Et je pense m’y connaitre un brin en la matière. Super bien écrit, décrit, une plongée, un upercut! Oui on se souvient, de tout ça, des hésitations, de l’affiche aussi, du 14 juillet aussi, d’y croire assez, de faire confiance au regard de l’autre qui te dis « tu peux le faire, je te sais capable, tu es de ce niveau bien que tu ne veuilles pas le croire ou l’accepter (et oui…parfois… »faut s’aimer ») » …Quelle image « des habits neufs mais qui tombent mal »… ou comment incarner l’acteur, prendre sa place, que ce soit en haut des marches, dans un article, sur une photo, une interview! Cannes est sans doute pour des personnes jusque là humbles et déconnectées de ce réel féérique, un exercice de re narcissitation fulgurante et peut être un peu violente aussi, mais peut être aussi au delà des paillettes et des pythons ua bout d’une laisse, peut être est ce aussi une façon un peu « théatrale » mais necéssaire de se ré approprier une nouvelle estime de soi. Enfin je dis ça de loin…depuis ma carte postale, à l’ombre des palmiers… J’me demande si les plus « sages » ne seraient pas les acteurs et les plus frappés ceux qui gravitent autour (presse, TV etc…)… Je l’ai bien vu dans des soirées… ceux qui prennent la pose, se forcent alors que pour d’autres « non invités », cela va de soi. Etrange tout cela…

  12. claire dit :

    Salut bernard, Beau texte aussi je trouve ! Dommage qu’on ne se soit pas croisés sur la croisette (facile, je n’ai pas pu résister !) Plein de bonnes choses pour cette semaine ! une bise

  13. M dit :

    Et un petit clin d’oeil à télécharger… ^^ un petit luxe… http://rcpt.yousendit.com/873141249/acc8f004d29f9e9f429dd0d2fa463028 (en plus le thème est magnifique!)    

  14. jean marie bertineau dit :

    ça prends corps

  15. LN dit :

    « Un coeur qui s’ouvre, ça fait des courbatures… » Bises..

  16. M dit :

    une infection carabinée aussi, ça donne des courbatures.. (courbes ratures pour les intimes)… un jour quelqu’un a écrit « au coeur ecchymoses, à qui m’aime et qui m’ose »… Un peu comme l’amour, elle est portée disparue.

  17. Pascale dit :

    Pour le narcissisme tu devrais essayer la masturbation car comme dit Woody : « c’est faire l’amour à quelqu’un qu’on aime ». Et puis « …tant qu’on ne peut pas compter sur autrui, il faut compter sur ses doigts » !

  18. Bernard Blancan dit :

    Ben, écrire un blog n’est-ce pas quelque peu masturbatoire ? Sacré Woody… quand je pense qu’il a perdu mon téléphone !

  19. Bernard Blancan dit :

    Tourjours courber.

  20. Bernard Blancan dit :

    Putain, je vais le refermer vite fait !

  21. Bernard Blancan dit :

    Comment qu’il va le revenant ?

  22. Bernard Blancan dit :

    Il est fou, ce Christophe ! J’adore.

  23. Bernard Blancan dit :

    Merci Claire !

  24. Bernard Blancan dit :

    En fait, c’est juste que ça me fait peur, Cannes.

  25. Pascale dit :

    Il est distrait ce Woody ! ça te dirait une interview pour TOI TOUT SEUL à Cannes où tu pourrais te masturber en direct live ? J’ai des pistes, tu me dis !

  26. Bernard Blancan dit :

    Oky !

  27. Pascale dit :

    Tu es à Cannes quel(s) jour(s) ? Je donne ton adresse mail, pas ton téléphone ?

  28. Bernard Blancan dit :

    24 h chrono, du vendredi midi au samedi 14:30. Tu donnes tout !

  29. Joël dit :

    Pour faire « Echo » à ton narcissisme. Tu passes tranquille du « moi » au « je », au « jeu » d’acteur ! La nymphe se meurt en disant  « …nard ».

  30. Bernard Blancan dit :

    Connard ? Hé bé…

  31. Joël dit :

    Elle oserait pas ! La nymphe Echo est déçue, mais bien élevée.

  32. GG dit :

    Narcisse est passé dans le courant d’une personne qui s’aime à outrance… on pourrait dire nombrilisme ou égocentrisme, bref que des trucs en « isme » comme euphémisme entre un acteur nommé  narcisse ou encore  socialisme comme Godard… j’ai pas pu disserté très longtemps sur le sujet car je n’avait pas beaucoup de temps… en tout cas, not’BB est aussi éloigné de ce terme, si proche du cinoche et du showbiz que deux baguettes de soucier… Moi qui connais un peu l’oiseau pour l’avoir vu dans le public, parmi ces amis ou dans la foule des inconnus peux affirmer que c’est bien la même personne dans tous les cas…  

  33. Bernard Blancan dit :

    Pauvre nymphe…

  34. Bernard Blancan dit :

    Merci, l’homme à la mob !

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