Coulisses à froid

 

Petit montage de Joël, le glaneur d’archives

 

Dimanche 24 avril 2011

Je ne sais pas comment s’appellent ces avions à hélices qui relient la Corse au continent. J’avais demandé à la production de rester une nuit de plus pour rejoindre Cannes sans avoir à repasser par Paris. Pas de problème. Les gens sont arrangeants dès lors qu’il s’agit de donner un coup de main à qui va présenter un film en sélection.

Dans l’avion, une dame m’a reconnu. Aéroport. Un chauffeur du festival tient une pancarte à mon nom. On papote sur le trajet. Il vit en Thaïlande et vient faire des extras pendant le festival. Il a tout de l’expat. Je suis déchargé au Martinez. Les badauds et les photographes baissent leurs appareils. On sait pas qui c’est.

J’investis aussitôt ma chambre qui, cette fois, ne donne pas sur la mer. Réminiscences de 2006. Je n’ai aucune nouvelle de l’équipe. J’envoie un texto à Pierre pour lui signifier que je suis bien arrivé. Il me donne rendez-vous à 17 heures avec toute l’équipe.

Investir sa chambre, pour moi, c’est juste poser sa valise, ouvrir la salle de bain et, éventuellement me soulager de quelque court besoin. Il n’est que midi et demi. Qu’est-ce que je vais faire, d’ici le rendez-vous ? Je sais déjà que je dois passer à la boutique d’un couturier dont j’ai gougueulmappé l’adresse, pour y essayer un smoking. J’ai oublié mon nœud papillon.

À tout hasard, je passe un coup de fil à Jean-Marc qui jouait un petit rôle dans le film et avec qui j’avais pas mal sympathisé. « Mais tu es où ? On est au Palais du festival avec l’équipe, il y a un déjeuner. T’es pas au courant ? ». Hé ben non, je n’étais pas au courant. J’étais juste informé que je ne monterai pas les marches avec eux. Polémique, Front National, UMP, manif, flics partout, sécurité, restriction du nombre de personnes pour la montée du film. Carole me l’a bien expliqué. J’avais eu des mots avec elle à ce sujet. Je trouvais ça injustifiable. Elle m’avait répondu en me reprochant mon blog, que je balançais tout. Jimmy, un des attachés de presse, m’avait pourri la vie et l’existence parce que j’avais mentionné dans le blog qu’il m’avait annoncé la décision du distributeur de ne pas m’inviter. C’est tout ce que j’avais dit. Mais il savait aussi tout ce que j’aurais pu dire et que j’avais tu. C’est ce hors champ qui l’a fait flipper. Et qui a fait peur à Carole aussi, sans doute. C’est à cause de ce méli-mélo que j’avais fermé le blog en septembre. Pas moyen de dire un mot pendant la sortie du film.

Toujours au bout du fil, Jean-Marc me passe Jimmy. Il m’indique comment les rejoindre au Palais.

 

Une fois là-haut, tout le monde est là. Les copains acteurs, mon Général réalisateur, les producteurs, distributeurs, co-producteurs Tunisiens, représentants Algériens. Retrouvailles sympathiques. J’ingurgite quelques éléments du buffet, salade et saumon, sans doute. Je papote avec lui, avec elle, avec l’autre puis, très vite, Jimmy rassemble la troupe des acteurs principaux (les frères et la mère) pour la poursuite du marathon-presse commencé sans doute tôt le matin. Pierre me dit que la situation est ridicule et me suggère de prendre l’ascenseur avec le groupe pressé, de les suivre. Je refuse, prétextant mon essayage de smoking. Il me reste un peu de fierté, quand même. Et puis je sais bien que je n’intéresse pas la presse. Pas assez coté. Pas de souci. J’ai ma lucidité. Je connais les règles du jeu médiatique et ma place sur l’échiquier.


Je ne m’éternise pas et me dirige doucement vers la boutique du couturier. Je suis accueilli par Virginie avec qui on avait échangé deux coups de fil. Essayage rapide et efficace. Il fait chaud, à Cannes ce jour-là.

S’en suit une certaine errance. Je ne me souviens plus qui j’ai croisé sur la croisette. Je sais que j’ai bu un verre avec les amis manadiers chez qui nous avions tourné Carmen. Photo souvenir. Perrier-menthe. J’aimerais être totalement là, alors je fais des efforts pour le paraître, comme les alcooliques miment grossièrement le mec à jeun qui voit encore bien.

Juste le temps d’aller récupérer le costard retouché pour me vêtir au Tinez. Couloirs à la moquette épaisse, assistantes d’attaché de presse, famille des principaux. Ils sont au maquillage. Les gens regardent mon smoking pointillé d’une surpiqûre blanche, marque de fabrique du couturier. 

Quelqu’un, le frère de, ou un collègue, me considère soudain avec inquiétude. Il me dit qu’il ne faut pas garder la surpiqûre, que les couturiers mettent ça pour je ne sais quoi, qu’il faut l’enlever. C’est tout moi, ça. Exactement moi. Le mec qui ne sait pas tout et qui croit parfois des choses totalement absurdes pourvu qu’elles répondent à une étrange logique qui est mienne. Une surpiqûre pour décorer ! Forcément, c’est un degré très élevé sur l’échelle du ridicule pour qui connaît les règles que tout le monde est sensé connaître. Mais je suis sûr que j’ai déjà vu au moins un gars portant un costume de la sorte, dans les années 90, peut-être. Un autre hurluberlu qui n’est pas parvenu à faire passer son ignorance au rang du déclencheur de mode. Pas assez de charisme, sans doute. Mais à quoi ça sert, alors, ces fils ?

Heureusement, la honte de la situation éloigne un peu la tristesse et l’incompréhension qui m’habitent depuis deux bonnes semaines qui ont vu mon épaule droite se foutre en l’air. Je somatise beaucoup. Mais pourquoi ne vais-je pas monter les marches avec eux ? Le symbole de 2006, de l’équipe qui gagne, j’en fais partie, non ?

Je pourrais demander aux gens s’ils trouvent normal que je ne monte pas les marches avec le groupe mais, au lieu de ça, je demande s’il faut ou non enlever le fil blanc. Personne ne sait et, comme toujours, le consensus se fait sur le ras des pâquerettes : il faut enlever !

 

Bref, en catastrophe, on m’a aidé à enlever les surpiqûres. Mais aujourd’hui, en tapant le mot sur Google, j’arrive à la définition suivante : « surpiqûre n.f. surpiqûre Piqûre apparente faite sur un vêtement dans un but décoratif. » J’aurais donc eu raison de la garder ? Mais dans cette atmosphère, ma force de résistance était de toute façon émoussée depuis longtemps. Et puis, finalement, ces lignes blanches discontinues auraient contribué à me démarquer encore davantage. Grâce à l’intervention musclée et armée de ciseaux de je ne sais plus quel désormais imbécile, je me suis retrouvé avec un costard comme les autres. Pauvre couturier qui comptait voir son smoking à la fête sur toutes les télés du monde…


Je croise Jimmy qui a juste le temps, entre deux portes, de me dire que j’allais embarquer dans les bagnoles avec eux. Mais il a disparu. Attente. Rien. Une de ses assistantes a jeté un œil sur sa liste et m’a annoncé que moi, j’étais à pied. Oui mais Jimmy m’a dit que… Regard incrédule, limite méfiant. Ok, j’y vais à pied ! On ne va pas directement aux marches, de toute façon. On a un pot offert par la chaîne publique.

J’y retrouve à nouveau tout le monde, comme si de rien n’était, en toute amitié. Et puis c’est le départ pour les marches. Je ne suis pas du convoi des limousines. J’y vais à pied, en compagnie des accompagnants et des autres acteurs.


En bas des marches, je traîne un peu. Petite interview pour la chaîne du festival. J’y lâche une boutade, du style « en tant que Colonel Faivre, je me réjouis de toute cette présence policière ». On m’invite à monter au bras d’une actrice du film. Le cortège arrive. Je monte encore. La musique officielle claironne. Je suis presque en haut. Ça y est, ils sont sur le tapis… Mais beaucoup plus nombreux que les limites qui m’avaient été données pour m’expliquer mon absence souhaitée de la montée officielle.

Les copains dansent sur la musique. Ils ont l’air heureux. Mais pourquoi tu n’es pas avec eux ? me lance le patron de la sélection. Ben, parce que le protocole… En tout cas, t’es vachement bien, dans le film ! Merci. Je reste en haut des marches et assiste au spectacle de la fête, des photos, des caméras. Je sais qu’il y aura un plan ou une photo qui immortalisera la situation. Et en effet, Pascale l’a trouvée, je m’en souviens : les copains qui dansent et ma pomme, immobile, forçant le sourire, au sommet des marches.


Une fois dans la salle, mon nom est sur un des fauteuils de la rangée qui est attribuée au film mais je suis à l’écart des autres, là aussi. J’en fais la remarque à Carole, celle avec qui j’avais eu des mots. Elle me répond quelque chose comme « mais il a pas fini, lui ?! »

Le film est projeté. Je n’ai pas à rougir de mon Faivre, même s’il arrive tard dans le film. Quand les lumières se rallument, que le public applaudit, se lève, je me mélange au groupe de 2006. On est ensemble, dans ce moment.


Le lendemain, j’ai rendez-vous avec une bloggueuse, amie de Pascale, Sandra, pour un entretien filmé destiné au Net. C’est le matin. Il y a eu le repas Canal, la fête d’où je suis rentré à pied pour essayer de trouver le temps de comprendre quelque chose. À cette fête, je me suis appliqué à dire à tous les protagonistes que j’avais été blessé de ne pas être de la montée des marches. Il faut dire. Ne pas garder pour soi. Tout le monde était compatissant, s’étonnait même parfois. L’un d’entre eux m’a même dit : « Quoi ? Tu étais là ? ».

En fait, cet entretien sera vachement diffusé. Plus que je n’imaginais. Je crois y avoir été soft par rapport à toute cette histoire. Parfois j’y pense et me demande si l’on ne m’en veut pas pour ça aussi. Je suis dans la situation de celui qui pense qu’on lui en veut d’exister.


En fin de matinée, une heure ou deux avant mon départ pour l’aéroport, j’ai un coup de fil de Jimmy. Dis-donc, tu as le temps de faire une télé ? France 24. Nous, on peut pas. Ils sont ok. Au Martinez dans une heure. J’étais en train de manger une grande salade, tout seul, à la terrasse d’un restau éloigné de la croisette, à l’ombre, avec un petit ballon de rouge, de ceux qui vous réconcilient avec l’existence. J’ai donc rejoint les journalistes. Très sympas. Et je suis reparti chez moi. Tout bizarre.


C’était comme ça, en vrai. Tout simplement. Je le mets dans le blog maintenant parce qu’il aurait été impossible de le faire à chaud. Maintenant que c’est posté, c’est définitivement dans le passé. La digestion va pouvoir se terminer, mon épaule retrouver sa mobilité, après un an, preque. Je somatise beaucoup, disais-je. Et dans le cinéma, on sodomise beaucoup, aussi. Mais au figuré, s’entend.


Et puis, maintenant, je sais ce qu’est une surpiqûre. Enfin, je sais…

En vérité, je crois que je ne saurai jamais s’il fallait ou non enlever ce fil blanc dont on coud les histoires.

 

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34 commentaires pour Coulisses à froid

  1. Le Guy dit :

    103 lignes un dimanche soir… pas vrai l’Bernard ! bon ba on verra ça demain après la pause Pascal !

  2. J2L dit :

    puisse cet article te faire tout le bien que tu en attends …en ce dimanche Pascal !

  3. Ben, quelle aventure…Et elle est à ton honneur. Tu n’as rien fait mais en plus, on t’en a voulu avoir pensé, parlé, écrit. Pour moi, il y a un ou deux dans l’équipe qui t’ont zappé. Car le metteur en scène ou d’autres, n’avaient qu’un doigt à lever pour dire : Tout le monde ou rien. Ben non. Ceux qui réalisent ou participent à un film sur un désir de liberté, une libération, une révolution, ont fait le contraire. Comme les colons avec les occupés…Bravo de ton courage et ton récit Bernard. Ta route est devant toi, tu vas bientôt les dépasser c’est inéluctable…Besos ^^

  4. Joël dit :

    J’ai coupé des passages, comme cela ça colle aussi avec l’article.

  5. Bernard Blancan dit :

    Qu’est-ce que je disais…

  6. Bernard Blancan dit :

    Amen

  7. Bernard Blancan dit :

    La faute à qui ? À plusieurs, y compris à moi qui aurais dû m’imposer.

  8. Bernard Blancan dit :

    Ben ouais, c’est ça qui est bien !

  9. Le Guy dit :

    Beau texte… je pense à ceux qui, dit stars, sont bien incapables de faire ce genre de prose… A part le ballon de rouge qui n’est pas approprié à la salade, belle envolée solitaire, et belle voix off d’un film imaginaire…  » J’étais en train de manger une grande salade, tout seul, à la terrasse d’un restau éloigné de la croisette, à l’ombre, avec un petit ballon de rouge, de ceux qui vous réconcilient avec l’existence. »

  10. Samuel Marès dit :

    je trouve que tu as étais très professionnel en abandonnant ta salade et ton petit coin tranquille pour aller faire l’interview en bouche trou. C’est quand même tout à ton honneur après ce qu’il s’était passé.

  11. Bernard Blancan dit :

    Quand on a vécu longtemps à Bordeaux, le rouge, c’est sacré !

  12. Bernard Blancan dit :

    Toujours pro, le mec…

  13. girot dit :

    J’espère que ton épaule va mieux, parce que, somatiser pour ce monde hypocrite, superficiel ,condescendant et sans pitié, où l’on confond trop souvent paillettes et réelle valeur, franchement , c’est dommage, tu vaux mieux que ça ! Reste fidèle à toi-même, c’est ça qui est important, c’est pour cela qu’on attend la réalisation de tes projets…et reste LIBRE, c’est la plus grande richesse pour un artiste . La montée des marches, bof…Ton petit ballon de rouge était  peut-être moins flatteur mais tellement plus authentique que l’équipe du film, dont tu connais maintenant la qualité du vernis!  Il fallait que tu accouches de cette hisroire , quand tu auras fini de prendre de la distance, tu souriras peut-être en pensant quand-même « les sal…. », et tu auras raison!    

  14. Bernard Blancan dit :

    Tu sais, l’équipe elle est emportée par un système énorme qui avale toute forme d’humanité. Individuellement, chacun vaut mille fois mieux que les apparences du grand show. On connait tous les perversions de ce qui est régi par le fric et les médias. Et le cinéma, en dehors du plateau, ça n’est que ça.

  15. Sarro Philippe dit :

    Tu nous a fait une surpiqûre de rappel mais j’espère qu’on ne va pas te demander de l’enlever celle là aussi.

  16. Gauthier dit :

    Heureusement, dans ce métier, on a la mémoire courte… ça servira pour une fois dans le bon sens cet article…

  17. Sarro Philippe dit :

    Voici le blog d’une amatrice de couture, que l’on peut qualifier de pro-am (mais je n’insinue pas que tu est un amateur mais au contraire un véritable professionnel, c’est peut être pas évident pour tout le monde). http://atelierdejosephine.over-blog.com/ext/http://www.atelierdejosephine.fr/?p=832   Voici ce qu’en dit Patrice Flichy (soit dit en passant un ancien collègue)  dans «Le sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique» (Seuil).   Le Web est devenu le royaume des amateurs qui y occupent le devant de la scène. Ils se positionnent dans l’espace libre entre profanes et spécialistes. Leurs productions ne sont plus marginales. «Grâce aux instruments fournis par l’informatique et par Internet, les nouveaux amateurs ont acquis des savoirs et des savoir-faire qui leur permettent de rivaliser avec les experts. On voit apparaître un nouveau type d’individu, le pro-am, qui développe ses activités amateurs selon des standards professionnels»  

  18. Bernard Blancan dit :

    Mais non…

  19. Bernard Blancan dit :

    Ben , pour une fois que je vais dans le sens de Guy…

  20. Bernard Blancan dit :

    Tu veux que je fasse comédien amateur ? C’est ça ? J’ai déjà fait.

  21. Pascale dit :

    Elle était très bien cet interview. Je m’en souviens !

  22. Bernard Blancan dit :

    Elle est lààààà !

  23. Hervé dit :

    Je profite de ma connection illimitée du we, pour une ballade bloguesque. Ton texte exprime fort bien la nature de ta blessure et la difficulté de comprendre la logique de ta mise à l’écart. Les arguments avancés semblant tellement puérils. Toutefois, un an après, l’oeuvre qui reste est le film. Et dans ce film, ta contribution fut considérée par ceux qui ont vu le film comme primordiale.

  24. Bernard Blancan dit :

    Merci Hervé ! Bises à Madame (et à toi !)

  25. Pascale dit :

    ‘tain i cause bien d’puis qu’il a une moëlle toute neuve. Va falloir que je surveille mon putain de langage, bordel !!! Mais pourquoi i dit ça ??? Tu jouais dans « Hors la loi » ???

  26. Bernard Blancan dit :

    Ce qu’il y a de sûr, c’est pas toi qui as fait un don de moëlle… pfffff

  27. Bernard Blancan dit :

    C’était pour rire, m’dame ! ‘Faut pas vous fâcher tout rouge !   Pfffff

  28. Bernard Blancan dit :

    Kiss !

  29. Pascale dit :

    t’ô vu çô comme euj brile ???

  30. Bernard Blancan dit :

    Fais gaffe à DSK !

  31. Pascale dit :

    arrête j’vais dégueuler !!!

  32. Bernard Blancan dit :

    T’avais trop mangé, t’açon !

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