Le 5 mai, tous à la piscine !

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Hier, j’ai vu un long-métrage réalisé en 8 jours. Le film est sorti sans distributeur. Le réalisateur l’envoie en DVD aux cinémas et les cinémas l’invitent pour une projection-débat. Comme le film s’inscrit sur une base de faits-divers en relation avec le suicide en entreprise, les syndicats sont parfois organisateurs. Depuis novembre, c’était hier la 143ème projection du film. 3.500 spectateurs. Le réalisateur aime à dire qu’il n’est pas réalisateur mais ouvrier. Un peu plus tard il glisse tout de même qu’il a travaillé dans le management pour une grosse boîte informatique. Il insiste néanmoins sur le fait que l’idée du film est née de sa colère face à la vague de suicides chez France-Télécom. J’ai eu l’idée d’en faire un film, j’ai cherché comment on faisait, cherché une caméra, un chef-op, un ingé-son, des acteurs, ai découvert ce qu’était un script et j’ai mis 30.000 euros dans l’affaire. J’ai vite compris que le réalisateur ne servait à rien, poursuit-il. Ce qui compte, c’est la technique. J’ai du mal à comprendre pourquoi les autres mettent tant de temps et tant d’argent. Quand je vois des films qui vont à Cannes, même des films primés, la plupart du temps, je n’arrive pas à aller au bout tellement c’est chiant. Tenez, prenez Indigènes, par exemple, que par ailleurs je trouve super. Eh bien, le réalisateur n’avait jamais fait de cinéma. Il a trouvé des acteurs connus et un bon chef-op. Heu… pas de chance, Monsieur, vous avez au premier rang un des acteurs d’Indigènes. J’ai évidemment rectifié la réalité sur cette histoire que ce gentil monsieur devait colporter de salle en salle. Rachid n’avait jamais fait de cinéma… N’importe quoi ! Avant de lancer des conneries, il vaut toujours mieux faire deux trois vérifications. En deux clics sur Internet, il aurait vu que Rachid avait juste fait 10 films avant Indigènes dont le très remarqué Bâton Rouge en 85. On trouve plus débutant.

Fasciné par le personnage, je l’interroge tout de même sur sa façon de faire. Comment on fait un film en 8 jours ? Ben, c’est pas compliqué. Je mets en place un plateau et je laisse l’acteur avec le chef-op pour qu’ils tournent la scène. Moi, je les laisse et je me barre sur le décor suivant. Les acteurs sont gênés par le réalisateur, de toute façon. Autant les laisser avec les techniciens. Et comme ça, on enquille les plans. À la fin, je ramasse tout et grâce au monteur, des bouts de film deviennent un film.

Le film, tiens, parlons-en. À chaque plan, dès le début, je sursaute devant tant de naïveté, de maladresse, de vulgarité. L’acteur qui joue le personnage qui va se suicider est excessivement mauvais. Il en fait des caisses, se regarde jouer et il joue réellement comme un pied. Il fait partie de ceux qui pensent qu’il suffit de crier fort, mimer la souffrance, verser une larme pour que la blague soit faite. Elle est ténue la frontière entre l’art et la vulgarité. Il y a une démarche artistique quand on parvient à faire naître une proposition de vérité en puisant au fond de soi, sans concession ni facilité, en laissant la place à une chose qui échappe à tout le monde, qui est universelle. Le non-artiste fait les gestes, les bruits, mais reste dans une interprétation qui ne repose strictement que sur le cliché, sur ce qui vient à l’esprit. Pas dans les tripes. Rester dans le cliché, ça ne veut pas dire qu’on ne montre pas d’émotion. Pleurer sur commande est très facile. Je veux dire pleurer, avec des vraies larmes. Ça impressionne toujours, mais c’est facile.

Facile, c’est sans doute la frontière entre la vulgarité et l’art. L’art est rarement facile, justement. Ni à faire, ni à recevoir. C’est pour cela qu’il transforme, qu’il parvient à changer le regard, à émouvoir. Car l’art surprend. Et là, dans le film, très souvent, on ne dépasse pas la gesticulation extérieure. Certes, certains comédiens s’en sortent mieux que d’autres. Mais la cohérence d’un film, c’est bien au réalisateur et à sont regard qu’elle incombe. Ce n’est pas une addition de savoir-faire, pas un patchwork, pas un puzzle anarchique. C’est lui qui garantit un regard interprétatif singulier et unifiant sur une somme d’événements qui alimentent une histoire, un propos. Il ne suffit pas de montrer ce que tout le monde sait déjà et a déjà vu. Si l’on reste à ce niveau, à quoi cela sert-il de faire un film ? Autant faire un tract politique ou publicitaire. La vie, la vraie est infiniment plus complexe qu’un discours et plus riche que des idées reçues. L’art, justement, a l’ambition d’ouvrir l’esprit et de donner accès à cette complexité. Aujourd’hui, il est en effet facile de faire un film. Un peu d’argent, suffit. La technique est maintenant à la portée de tous. Une bonne petite caméra ne coûte pas cher. Avec elle, la « belle image » est accessible à tout le monde. C’en est fini de ces VHS baveux, de ces super 8 délavés ou trop contrastés. L’image publicitaire avec ces faibles profondeurs de champ est fabricable par le premier venu. Mais, encore une fois, une image n’est pas automatiquement de la pensée, n’est pas obligatoirement une représentation singulière et originale de la vie. Le joli n’est pas le beau. De même qu’exprimer un sujet tragique ne nécessite pas non plus obligatoirement le pathos, les larmes et les cris, l’imitation de la douleur. Le vrai drame sait rire de lui-même parce qu’il lui reste de la dignité.

Je ne vais pas davantage m’étaler sur le film. Son auteur a de toute façon mon admiration parce qu’il l’a fait. Il a su aller au bout d’une idée et y rallier toute une équipe. Jusqu’au bout. Celui qui parvient à faire contre vents et marées mérite quoi qu’il ait fait une forme de respect. Car évidemment, si tout le monde a la capacité technique de faire un film, seuls les fous y parviennent. Cette folie, cette énergie invincible, cette inconscience, il y en a peu qui l’ont. Ils méritent d’être considérés à ce titre. Je les distingue des nantis pour qui tout est simple. Ceux-là, quand ils sont de surcroit prétentieux et donneurs de leçons, je les méprise.

Mais le public, hier, il était content. Il avait un sujet fort : l’injustice du suicide au travail. Et ça lui faisait du bien de voir qu’un film pouvait parler d’un sujet qui révolte chacun. Au bout d’un moment, le public, il s’en fout de la forme, de la réalisation, de l’art, de tous ces trucs un peu théoriques et chiants. Il aime bien les tracts politiques et/ou publicitaires, le public. C’est normal, on lui sert de cette soupe depuis des décennies. Tout est servi « prêt à penser », dans la publicité, les journaux télévisés. Les gentils, les méchants, les bourreaux, les victimes, les beaux, les laids, les forts et les faibles, le prémâché premier âge. Et le public, quand il voit quelque chose qui dénonce une injustice qui le titille, ça lui suffit souvent. Ça lui permet de se souvenir qu’il est vivant et indigné par deux ou trois choses.

Je ne suis pas en train de dire que le public est nul. Je dis simplement qu’une part enfantine de chacun a besoin d’être flattée. Restons au niveau enfantin, tiens, sur un sujet qui va provoquer l’indignation. Je pense par exemple que les pédophiles sont des monstres. À un premier niveau, on a besoin d’entendre ce discours. Mais on peut aussi s’interroger sur ces images publicitaires dans les quelles les femmes sont des gamines, sur le fait que l’épilation totale est à la mode, sur la façon dont on va sexualiser l’apparence d’enfants (maquillage, vêtements…). Bref, s’interroger sur la pédophilie rampante, pas uniquement sur celle dont on identifie facilement les « méchants » mais sur des dérives plus sournoises qui touchent la société de façon beaucoup plus générale. À partir de là, on peut encore poursuivre la réflexion, approfondir, entrer au cœur de l’âme humaine.

On en fait quoi des sujets forts et de ce qu’ils renvoient en surface. Les printemps Arabes ? Les révolutions vertes ? Génial, les méchants dictateurs sont renversés. Vive la révolution ! Et après, ce sont les religieux qui sont au pouvoir, les islamistes. Bouhouhou, les méchants islamistes ! Ben oui, la vie, c’est pas de la pub, pas des contes de fée. Si l’on veut se faire une opinion, il faut se bouger, sortir des apparences, chercher, remettre en question quelques certitudes faciles.

Pour rester dans l’actualité française, ce qu’il se passe actuellement est à peu près au premier niveau d’émotion, au plus archaïque. Oui, Hollande est de droite, oui, la rigueur économique est la suite logique d’un système capitaliste libéral suicidaire. Et ça provoque l’indignation. Partant de là, la droite et l’extrême droite se glissent dans les cortèges des manifs anti mariage pour tous (une vraie réforme de société qui dérange les conservateurs) pour mener des actions anti-démocratiques (violence, agression des élus, des homos, appel au sang, limite à la guerre civile) dans le but de détourner la juste indignation du peuple, de déstabiliser la démocratie et mettre en place les rail du train de la droite décomplexée conservatrice, homophobe et xénophobe. Car oui, il est possible à la fois de s’insurger contre un gouvernement qui a trahi son mandat et d’ouvrir les yeux sur des révoltes à petite moustache qui laissent craindre le pire. Dans le contexte actuel, le 5 mai, il y aura la manif Mélenchon et la manif des fachos. Je me demande si je n’irai pas à la piscine, moi. Comme Joël.

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28 commentaires pour Le 5 mai, tous à la piscine !

  1. GZL dit :

    Pour une fois, je vais faire selon les us et coutumes du net et donner moi aussi mon « humble » avis.  Alors MERCI, monsieur blancan, de partager ce petit bout de clairvoyance … toujours un plaisir de vous lire.

  2. Bernard Blancan dit :

    Merci GZL !

  3. hetre dit :

    je n’aime pas

  4. Samuel Marès dit :

    Moi j’irai à la piscine de villenave comme presque tous les jeudi.  Heu quelle gueule a fait la réalisateur quand on lui a dit qu’un des acteur d’indigènes était dans la salle ?

  5. Bernard Blancan dit :

    Dans la culture actuelle dans laquelle on passe son temps à dire « j’aime », c’est bien de dire j’aime pas.

  6. Bernard Blancan dit :

    Il était un brin confus…

  7. Joël dit :

    Bon, pour un informaticien, il va falloir qu’il apprenne à se servir d’un moteur de recherche. J’ai bien trouvé le film, moi ! Le sujet est fort, et il peut servir à lancer le débat d’une salle. Bouhou ! Les vilains. Nubile ? Vous avez dit pubère ! Puisqu’on parle d’article, j’ai entendu dans le débat actuel, des « catholiques intégraux», invoquer le respect de  l’article 16 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ! Hahahaha ! « 1. A partir de l’âge nubile, l’homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution. 2. Le mariage ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux. 3. La famille est l’élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l’Etat » Ils invoquent un article qui pose un droit à la …dissolution du mariage… Comment, invoquer un texte qui nie ce qu’ils défendent par ailleurs ? J’aime le printemps … le printemps arabe, mais pas le printemps français !

  8. Joël dit :

    J’ai toujours piscine le 5 !

  9. Joël dit :

    Il y a 11 ans déjà ! 21 avril 2002 – 20 heures

  10. Lydie dit :

    http://www.lefigaro.fr/politique/2013/04/11/01002-20130411ARTFIG00418-la-photo-qui-embarrasse-marion-marechal-le-pen-et-le-fn.php … euh… c’est bien une photo avec des acteurs et des réalisateurs, après une remise de prix, hein ?!? Des acteurs et des réalisateurs… de quoi ? moi la politique tu sais bien…  

  11. Lydie dit :

    J’apprécie ta remarque sur la pédophilie et les enfants-femmes ; j’ai l’impression que certains parents (parce qu’à mon avis il s’agit là d’abord d’éducation) ne se rendent pas compte que, si l’enfance passe vite, il ne faut tout de même pas l’aider à passer plus vite que nécessaire… !

  12. Sarro Philippe dit :

    Ca doit pas être facile de filmer les injonctions paradoxales. Comme par exemple un chef qui dit à son subordonné « soyez autonome » Et c’est un employé de FT qui écrit ça.   On peut écouter ci-dessous une émission de France Culture qui a interrogé le sociologue du travail Vincent de Gauléjac sur le management dans les sciences. mais qui s’applique aussi dans n’importe quel entreprise aujourd’hui. http://www.franceculture.fr/emission-continent-sciences-le-management-dans-les-sciences-2013-04-08  

  13. Le Guy dit :

    Quand t’envois du bois toi, tu fais pas dans la dentelle… le cinoche tu connais ! Presque autant que la Pascale… et  Bienvenue chez les Ch’tis là-dedans ? Quand tu dis des trucs gentils sur les films du Guy, c’est parce que tu l’aimes bien ou c’est vrai ? Parce quand j‘ai fais Go West y a presque 10 ans, je croyais aussi qu’avec les nouvelles technologies on allait voir ce qu‘on allait voir et pis des jeunos arrivent avec des phones portables et vlan y nous renvoient au placard ! Aller retourne dans ton Village, paysan de Bayonne !

  14. Bernard Blancan dit :

    Idem  

  15. Bernard Blancan dit :

    On va prendre un car !

  16. Bernard Blancan dit :

    Ne réveille pas ces mauvais souvenirs…

  17. Bernard Blancan dit :

    Ouais, c’est l’anniv du FN (festival national)

  18. Bernard Blancan dit :

    Moi, je fais juste le ménage. Et encore, pas souvent…

  19. Bernard Blancan dit :

    Si tu te la pétais, je ne suis pas certain que je dirais toujours des trucs gentils…

  20. Pascale dit :

    Moi je dis que c’est pas parce qu’il a bricolé un film avec trois euros six cents qu’il doit forcément être mauvais. Il trouve que le réalisateur ne sert à rien ? La belle affaire ! Avec un réalisateur derrière la caméra, il y aurait peut-être eu un directeur d’acteur qui l’aurait aidé à être moins lamentable. Donc, je ne suis pas d’accord avec toi et je ne crois pas que j’admirerais un type aussi prétentieux qui affirme des conneries en plus. C’est comme Djinn Carrenard qui se vantait partout d’avoir réalisé son film (mauvais… il fait partie des 5 films de toute ma vie de cinéphile qui m’a fait quitterla salle avant la fin) avec 150 euros. Ben, désolée mais ça se voyait. C’était chichiteux et prétentieux. Idem pour Rachid Daidjani mais dans l’excès inverse. 9 ans pour nous pondre sa « Rengaine ». Un tout petit film bizarrement surestimé à l’image bien moche; Alors que les gens aillent au bout de leur rêve OK, je suis pour mais pour certains ils devraient rester dans leur garage et moi, j’admire pas ! Na.

  21. Bernard Blancan dit :

    Ça m’emmerde un peu, mais tu as raison… Admiration est trop fort. Je voulais parler de respect. Je respecte plus facilement ceux qui ont fait quelque chose que ceux qui ne font rien. Mais sans doute devrait-on admirer certains qui ne font rien tant ils nous épargnent.

  22. Bernard Blancan dit :

    On pourrait parler aussi de femmes-enfants… bref, qu’est-ce qu’on peut dire comme conneries.

  23. Pascale dit :

    Of course, ceux qui ne tentent rien ne se trompent qu’une fois…  non, ceux qui se trompent une fois ne tentent rien deux fois… merde non, ceux qui se mentent se tro… et puis crotte de bique ! En tout cas, un peu d’humilité conduirait sans doute à l’indulgence !

  24. serge barande dit :

    Ouiais… c’est bien mignon tout ça, mais un lapin qui cinoche avec inculture, ben… ça me fait fait un peu penser à un charpentier de métier qui n’aurait jamais entendu parler du tenon et de la mortaise. Comme au rugby, y a des fondamentaux! Après, j’suis pas « admiratif » pour un gonze qui (apparemment) se la pète un poil. Y a des types qui créent des vaccins ou des trucs du style, qui ont une utilité autre qu’artistique, et qui font pas les cakous pour autant. Mais à la fin de ton article, et la boucle et belle et bien bouclée, on en revient aux couillons des rues, à l’actu brune. Oui, c’est un peu récurrent en ce moment, de quoi rendre les plus sensibles, frigides ! (pas mon cas, je te rassure…!) Feraient mieux de faire du cinoche en huit jours. Ça nous ferait huit jours de vacances. Toujours ça de gagner! Merde, où j’ai foutu mon maillot ???????………

  25. Bernard Blancan dit :

    C’est ça qui te manque. L’humilité !

  26. Bernard Blancan dit :

    La dernière fois qu’on est allé à la piscaille, t’étais en slip kangourou jaune et blanc

  27. serge barande dit :

    d’où l’appellation bien nommée de « slip de bain ». Heu… Je précise qu’il s’agissait de couleurs synthétiques!!!

  28. Bernard Blancan dit :

    Oui, enfin, synthétiques…

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