Convention collective !

brochurejo-4d8a9.jpg

Le cinéma doit-il s’affranchir du droit du travail ? C’est ce que seraient tentés de penser les petits producteurs et certains réalisateurs. La nouvelle convention collective élargie soutenue par un syndicat de gros producteurs et par les techniciens va-t-elle mettre fin à l’exception culturelle Française et tuer dans l’œuf un grand nombre de films à petits budgets ? Je vous propose d’essayer d’y voir plus clair.

Dans les faits, les films sous-financés sont de plus en plus légion. Faire un film, c’est faire appel à des techniciens de l’image, du son, des électros, des machinos, de la régie, des assistants à la mise en scène, des décorateurs, accessoiristes, habilleurs, maquilleurs, coiffeurs… bref, beaucoup de monde. Il suffit de faire un tour sur un tournage pour voir cette fourmilière humaine s’agiter, aboyer dans des talkys, passant des heures pour tourner une pauvre minute de film. Et tous ces gens qui bossent, sur les courts-métrages, ils ont été nombreux à le faire gratos, pour l’amour de l’art (moi compris). Jusqu’à ce que le CNC conditionne ses aides à la rémunération des équipes. À cette époque déjà, ils étaient nombreux à annoncer la mort du court-métrage. Et pourtant, le court-métrage a survécu à ce boulet du droit du travail qui envisage que les gens soient payés pour leur travail. La solution a consisté à augmenter les financements.

Néanmoins, de plus en plus de longs-métrages se font littéralement avec des financements qui correspondent proportionnellement à ceux de courts pauvres. Par amour de l’art, toujours, les équipes ont accepté de tourner à -20, -30, -50% du tarif. Et peu à peu, les films moyennement financés ont aussi fonctionné à moins quelque chose, le moins quelque chose finissant par devenir la norme.

Par amour de l’art, encore, le réalisateur qui passe des mois, voire des années à porter l’écriture de son film, le tournage, le montage et toutes les phases de post production, sans qui il n’y a pas de production, pas de techniciens, pas de films, eh bien le réalisateur est le moins bien payé de la chaîne. Par une manipulation culpabilisatrice judéo-chrétienne, on lui fait comprendre qu’il a la chance de faire son film. Cet amour de l’art, cet égo récompensé sont considérés comme un paiement en nature. Pour en côtoyer pas mal, je peux vous dire qu’ils sont nombreux, et pas des moins connus, à se demander comment ils vont finir le mois, jonglant avec de l’institutionnel par là, des cours ici. Mais bon, par amour de l’art…

L’exception culturelle Française, on y a déjà donné un sacré coup en imposant la règle des 40/60. Les 40/60, c’est une règle européenne qui impose que les films doivent être financés à 60% par des fonds publics et à 40% par des fonds privés. Or, d’où vient le financement de la plus part des films ? Du CNC (public), des Régions (public), départements (public). La part privée venant de la part producteur, des banques (SOFICA), des chaînes privées, des distributeurs. Les films un peu bizarres, un peu trop créatifs, vous imaginez bien, peinent à ramasser le moindre centime du privé. C’est là que commence la grande hypocrisie connue de tous de la bidouille budgétaire qui va gonfler virtuellement la part privée des budgets. Ce qui conduit qu’un film annoncé avec un budget de 100 se fera réellement avec un budget de 60.

Alors, j’ai beau être un vilain coco anarco-cégétiste hors-carte, quand sur un film de Fernandez se faisant avec un budget de misère, j’ai vu les électro-machinos décider d’une grève parce qu’on faisait des heures supp pas payées. J’étais le premier à ne pas comprendre une telle réaction. C’est vrai, ils font chier, quand même ! On part tous sur un film dont on sait que sans les efforts auxquels on consent il ne se fera pas et, d’un seul coup, on nous sort le droit du travail. Résultat, le tournage a dû s’arrêter jusqu’à ce que le producteur finisse par trouver des cacahuètes supplémentaires et, un an après, on a remis les vieux costumes pour continuer l’histoire. Même si le temps à quelque part donné raison aux syndicalistes puisque le film a trouvé le complément de financement (et le double de boulot pour le réalisateur qui s’est retrouvé en galère) pour se terminer, je n’ai toujours pas digéré cette désertion soudaine qui venait rompre un engagement. Le droit du travail, ok, mais dans certaines situations, heureusement qu’il reste un peu d’espace pour que certaines œuvres existent.

Néanmoins, d’autres ont trouvé des solutions. Pour réaliser Nino, Thomas Bardinet a travaillé avec une équipe de deux personnes et ses acteurs étaient dans un cours de théâtre. Le film est sorti en salle et a connu un beau succès critique. C’est une façon d’envisager le problème. Pas d’argent pour faire le film, on se démerde avec les moyens du bord, on réduit l’équipe technique à sa plus simple expression et on fait le film. L’évolution technologique permet de filmer pas cher dans une qualité professionnelle et de monter à la maison. Personnellement, ayant le sens du travail pour avoir travaillé ailleurs que dans le cinoche et la télé, avoir connu les 5 semaines de congés payés (4 à l’époque), je n’aurais pas la force de demander à des gens de bosser gratuitement ou en étant sous-payé. Mais c’est un point de vue auquel on peut lui renvoyer que plein de gens sont prêts à bosser gratuitement sur des films pour se faire une expérience. L’offre et la demande. Ben non. Sur mon court, les figurants étaient payés (ce qui n’est pas toujours la cas). Sur mon docu, j’ai fait un maximum d’images seul, par choix artistique en partie, mais aussi pour alléger la masse salariale.

La convention collective autorise un tel fonctionnement. La seule limite, c’est que s’il n’y a qu’une personne à la caméra, elle est payée au tarif minimum d’un chef opérateur, même si cette personne travaille habituellement comme deuxième assistant caméra. Ça ne me choque pas.

Hier soir, j’étais à une réunion de réalisateurs rassemblant une grande partie du gratin du cinéma Français. Ils proposent une voie intermédiaire entre les « pas de convention » et les « la convention, c’est tout ! ». Ils ont travaillé à certains aménagements qui tiennent compte de la réalité des financements, instaurant une certaine flexibilité d’application selon certains paliers. Beau travail. Je tairai les détails de la mise en scène de cette réunion, de sa dramaturgie, ses stratégies et de ce qui ressortait en terme de positionnement social. Ce qui m’a inquiété c’est de voir brandir par certains « spectateurs » l’idée simpliste que le droit du travail était un outil pour détruire l’exception culturelle française. Certains allant jusqu’à affirmer (un jeune réalisateur que j’ai connu comme stagiaire mise en scène) « on n’en veut pas, de cette convention, elle est dangereuse ! ». En me voyant, une bonne amie m’a dit « je suis pour la liberté et quand Kéchiche décide de prendre deux fois plus de temps pour faire son film, je trouve ça formidable. Non mais t’as vu, sur Rue 89 les techniciens qui dénoncent n’importe quoi… ? ». Vous imaginez bien que je ne suis pas entré dans la discussion. On ne va pas risquer de perdre des amis pour des questions idéologiques. Moi, le libéralisme, même par amour de l’art, j’en veux pas. Le libéralisme place l’individu au rang de la bête de somme d’un côté et du prédateur de l’autre, au nom de la liberté. Beurck.

Pour ma part, il me semble que le cinéma est un art inféodé aux règles du marché. Donc, n’est plus un art dans la majorité des cas, mais un simple produit commercial. Le combat consisterait plutôt à lutter contre ce système qui voit, entre autre, et selon la logique du commerce, donner une immense partie du budget à des acteurs dont le seul talent repose sur leur valeur marchande. Déjà, on aura libéré du financement pour payer correctement tout le monde. Je sais, c’est simpliste. Mais merde, à la fin !

Les règles de financement, notamment ce stupide 40/60 doivent être combattus au nom de l’exception française. Une convention collective qui donne enfin une place au réalisateur, je suis pour. Pardonnez-moi, chers amis producteurs, mais nous saurons trouver dans la « contrainte » du droit du travail les moyens de continuer à faire des films. Vous étiez nombreux à pleurer quand il a fallu payer les gens sur les courts-métrages et vous avez bien vu qu’on pouvait continuer à en faire. Et vous savez aussi que vous pourrez toujours négocier individuellement, faire des tours de passe-passe pour rendre possible ce que vous dites impossible. 

Une vraie refonte du système de participation (retour sur les premières recettes) permettrait à des gens de travailler en dessous des tarifs s’ils ont l’assurance qu’ils récupèreront leur billes à la sortie du film. Aujourd’hui, ce sont les distributeurs qui empochent. Même pas les producteurs. En tant qu’acteur, j’ai signé des contrats de participation sur un certain nombre de films et je n’ai jamais touché un seul centime en retour. Voilà, par exemple un des combats à mener. Mais, globalement, une convention collective, c’est bien le moindre des maux.

Et puis, c’est tellement surprenant de voir des droits sociaux voir le jour dans un période libérale où on les rogne de partout pendant que les richesses continuent de grimper, quand la pauvreté s’installe davantage, ça me plait énormément.

Cet article a été publié dans blancan. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

24 commentaires pour Convention collective !

  1. Samuel Marès dit :

    Bal article ! tu vas encore te faire beaucoup d’amis !

  2. nathalie productrice et voisine dit :

    Le cinéma ne peut pas s’affranchir du droit du travail puisqu’il y est déjà soumis: nous sommes obligés de payer le smic horaire, toute heure sup au delà de 35 heures travaillées  (y inclus les heures de prépa) et dans la limite de 48 (au delà demande de dérogation), les congés payés… tel que le stipule le code du travail Le problème du cm est un peu différent, les revendications ne venant pas d’un syndicat de techniciens mais du CNC et des producteurs.  Il a quelques années (au moment d’une des reformes des intermittents) on a commencé à avoir de nombreux contrôles sur les tournages de cm. Puis le CNC s’est fait taper sur les doigts par le ministère du travail et affaires social car il subventionnait des films où il n’y avait pas de salaires ce dont il était parfaitement au courant au moment du rendu de comptes. Les producteurs étaient dans l’illégalité avec l’aval du CNC. Ce n’est pas les cas de figure présent. A l’époque la solution est venue d’ailleurs du CNC    Par ailleurs je précise aussi que beaucoup de producteurs ne se payent pas ou se payent mal… pour l’amour de l’art bises et bonne journée           

  3. Sarro Philippe dit :

    Sardi vénales.

  4. Bernard Blancan dit :

    Ben, je n’écris ni pour me faire des amis, ni des ennemis.

  5. Bernard Blancan dit :

    Merci pour ces précisions, Nathalie. Et oui, je sais aussi que certains producteurs travaillent aussi par amour de l’art. D’où l’intérêt de mener une réflexion qui unisse tous les acteurs du secteur et non pas les uns contre les autres.

  6. Bernard Blancan dit :

    Jordi Saval

  7. hetre dit :

    Ces choses là  ont leur place sur ton blog et j’espère pour toi que tes dires feront écho dans la profession. Moi je découvre n’étant pas de la partie mais je m’insurge aussi devant tant d’injustice que tout le monde a l’air d’accepter. Comme disait un syndicaliste de ma génération : »c’est un scandale! Monsieur El kabach », mais celui la il savait courrir.

  8. J2L dit :

    j’aime ces articles ! tu as arrives toujours à nous éclairer sur la situation et on finie par tout comprendre ( enfin presque ) ! n’empèche je serais prêt à venir gratos sur n’importe quel film de Blancan ( enfin presque ) ! du coup j’ai p’têtre pas tout bien compris ??? en fait, c’est comme partout :  » faut faire péter le bordel « 

  9. serge barande dit :

    Bel article explicite, où l’on comprend un peu mieux de quoi est fait le « fond de la soupière » (ah… le beau 60/40…). Puis analytique aussi, comme d’hab, où tu ne voiles pas tes opinions, comme d’hab aussi, avec quelques expériences vécues qui donnent une idée… Chouette soirée diapo hier soir! Et puis évoquer le cinéma qui sort en salle – et parfois rapporte gras – en glissant la notion bien réelle de « presque bénévolat », ça devrait interpeler les gros acteurs très chers payés qui, sans cette part de « bénévolat », ne verraient peut-être pas leur frimousse sur le Grand Ecran.Ou même quelques producteurs, réalisateurs… Je conviens que la majorité de ces derniers bataille financièrement, mais certains autres sûrement pas. Et je doute que la majorité d’entre eux (tout corps réuni) s’en soucie réellement. A cacheton, cacheton et demie. Sacrés michtons ! Car, c’est un « métier » qui permet quand même à quelques-uns de se remplir la sac-à-thunes, même à une époque où… mais t’as déjà livré l’épilogue dans ta dernière phrase. Conventionnons donc bien collectivement. Rééquilibre et liberté artistique obligent. PS : Mardi Bralon ?

  10. Bernard Blancan dit :

    Non, c’est pas un scandale. Il s’agit juste de bétonner un peu quand les arrangements prévalaient.

  11. Bernard Blancan dit :

    Oupela, attention. J’ai parfois tendance à simplifier. Je parle davantage avec les tripes qu’avec la tête. Ce qui me vaut d’écrire parfois de grosses conneries…

  12. Bernard Blancan dit :

    Oupela encore. Dans le cinoche, on applique déjà des droits sociaux, évidemment, comme dans n’importe quel secteur. Là, il s’agit d’élargir une convention collective avec de nouvelles grilles salariales et des règles aux endroits où le flou présidait et où les petits arrangements se généralisaient. La plus grande avancée concerne le statut de réalisateur. Le texte n’est pas parfait mais nous sommes à un moment ou le gouvernement qui voulait le valider a dû enagager un médiateur. Ce qu’il risque d’arriver, c’est que cette convention soit tout simplement renvoyée à jamais puisqu’elle oppose réalisateurs et techniciens, producteurs indépendants aux gros producteurs. Une avancée qui risque reculer… Jeudi, on aura du nouveau.

  13. serge barande dit :

    Merci de ces précisions, on attendra donc le retour du jeudi (bien pourrave celle-là!!!). Je déconne, mais l’écoute reste vive… Je me méfie des médiateurs et des consensus mous, d’où rien ne ressort vraiment sinon les mêmes problèmes qu’avant (Anti contre Contre). Allez, soyons tout de même optimistes! « Oupela-oupela-oupela »! (t’as bouffé un marsupilami ou quoi!?) PS : Faudrait voir à glisser un addemdum qui consisterait à pouvoir financièrement réaliser un film indépendant avec l’aide de gros producteurs…. En voilà un bon gros consensus rassembleur d’opposés! Un bon lâcher de clowns, té! Voilà ce dont la société manque, un bon gros lâcher de clowns… Avec ou sans salopette. On s’en fout de l’habit de lumière, c’est le résultat qui compte.

  14. "LN dit :

    On dit des conneries quand on parle avec ses tripes??????? M’enfin…..  

  15. Bernard Blancan dit :

    Ben parfois, oui, je crois.

  16. Bernard Blancan dit :

    Heu… Il est à qui, ce nez rouge, là ?

  17. "LN dit :

    http://imageshack.us/photo/my-images/59/120030129152.jpg/ A ne pas confondre avec parler en colère…

  18. bertrand latouche dit :

    Bernard semble avoir une vision un peu décalée du réel sur le film de Fernandez. J’étais cadreur sur ce film. 1/ c’est l’ensemble des techniciens qui ont décidé d’une grève. 2/ Non pas pour être payé des heures sup, mais pour être payé tout court en fin de première cession du tournage 3/ Avec un rythme de 80 à 85 heures semaine payés un smic de 35 heures (à tous les postes autant que je sache), il y a de quoi s’ennerver un peu non? 4/Un engagement ne signifie pas être à la merçi du jusqu’auboutisme égocentrique du réalisateur ou de la production. Et c’est là que le droit du travail intervient pour faire en sorte qu’un tournage ne tourne pas au cauchemar. On pourrai causer digestion sérieusement Bernard ? Bertrand Latouche p.p1 {margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; font: 14.0px Helvetica; color: #4b4b4b}

  19. mano dit :

    Je me rappelle un tournage, en province, dans lequel j’étais figurante. 5 jours pendant lesquels nous étions payés 95 euros/jour pour faire semblant de boire du champagne, rigoler entre potes et bouffer copieusement. Pour nous reposer entre les prises nous avions une grande salle chauffée, une assistante dévouée de la nourriture en quantité et une cantine délicieuse et fort conviviale. Le deuxième jour, la réalisatrice me demande de dire quelques mots sur une prise, ce que je fis avec plaisir. De retour à la salle de « repos » les autres figurants me sont tombés dessus afin de me prévenir que je me faisais exploiter parce que j’avais été engagée comme « plante verte » et que je venais de faire le boulot d’un « petit rôle » ce qui me faisait progresser de plusieurs crans dans la hiérarchie des emplois de comédiens et je devais donc être payée en conséquence. J’ai hésité entre le rire et l’effarement et je leur ai demandé ce qu’il pensait du travail, du salaire et des horaires des éboueurs, des infirmières, des aides soignantes etc… Avec un regard condescendant ils m’ont laissée à ma naïvete de comédienne de province qui décidément n’a rien compris au système! Moi j’ai repris mon tricot en attendant la prise suivante plus que jamais décidée à cotoyer le moins possible les comédiens « professionnels » avec lesquels sauf exception, je n’ai aucune affinité!

  20. Bernard Blancan dit :

    Plaisir de te lire, Bertrand ! Ça faisait une paille. Ben, la vision du réel, on a chacun la sienne. La vision du réel n’existe pas. Quant au jusqu’auboutisme égocentrique du réalisateur, il y a un peu pléonasme. Bon, c’est vrai que le Fernando, il est particulièrement à fond… Mais, en dehors de cet épisode qui m’avait filé gravement les boules, j’ai beaucoup de sympathie pour cette équipe de branquignoles. 

  21. Bernard Blancan dit :

    Ben, moi, je confonds un peu, parfois… 

  22. Bernard Blancan dit :

    La loi et l’esprit de la loi…

  23. bertrand latouche dit :

    Si il n’y a pas de « vision du réel », heureusement, il y a des feuilles de services, des contrats, des bulletins de salaires…mais j’ai beaucoup de sympathie pour le « coco anarco cégétiste hors carte »que tu es. Au plaisir de te croiser un jour.

  24. Bernard Blancan dit :

    Pareil ! 

Les commentaires sont fermés.