Un caméléon

Chameleon02.jpg

Après mon article sur le FN qui me démangeait, je suis allé voir ma productrice pour lui faire signer un document pour la SACEM. Comme on ne s’y connaît pas plus l’un que l’autre dans ce type de déclaration, on en a profité pour remplir une case supplémentaire qui correspondait au contrat de compositeur qu’on avait signé à l’époque. Première traversée de Paris Nord-Est/Sud-Est. Me voilà parti avec mes documents plein Ouest, au Pont de Neuilly, pour enfin déposer mon dossier complet. Accueil, Second accueil, puis je suis reçu par un jeune homme. Mais, Monsieur, il ne fallait pas remplir cette case ! Vous devez refaire le formulaire et le faire signer par votre producteur. Je le savais qu’on m’emmerderait jusqu’au bout.

Perdre ainsi une nouvelle demi-journée aurait pu me faire sortir de mes gonds. Mais je suis resté très zen. J’avais profité de la perspective de ces longs voyages en métro pour commencer Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau. Nous sommes au 19ème siècle aux Etats-Unis et Thoreau raconte comment il est allé vivre deux ans, deux mois et deux jours dans les bois. En même temps qu’une plongée dans la nature et ses rythmes, ce bouquin est une critique extrêmement moderne du capitalisme industriel mondial. Un regard avant-gardiste, deux siècles plus tôt, de la pensée écologiste de gauche. Entre roman autobiographique et philosophie. Bref, les longs trajets sont devenus trop courts, me faisant même rater un arrêt tant j’étais plongé dans les bois, faisant abstraction de la folie urbaine. J’ai toujours eu une fascination pour ces gens qui vont au bout de leur pensée en la mettant en acte.

J’avais, après un bref premier passage parisien, passé neuf mois dans une petite maison dans les bois d’Uzeste. Interminables balades, champignons, chevreuils. Ces neuf mois avaient été une renaissance. Au départ, ils avaient davantage été guidés par une nécessité économique que par idéologie.

À peine le temps de faire le point de mes likes sous mon article qu’il me fallait me rendre à la rencontre du fameux réalisateur américain. J’y allais donc parfaitement détendu, imprégné encore de forêt et de senteurs de résine (pas de cannabis, la résine. De pin). Reçu dans un studio-son âgé sans doute d’un bon demi-siècle, aidé d’un jeune interprète blond, filmé par un grand black à casquette, me voilà parti dans une conversation à bâton rompu avec Charles, un noir américain d’une grande simplicité, au regard aigu, à l’humour au coin des yeux. Un de ces moments assez magiques qui semblent issus d’un rêve plein d’archétypes. On a pas mal parlé de mes chaussures sur lesquelles il a flashé. L’occasion de lui raconter qu’amoureux des godasses, mon plus grand plaisir est de trouver les miennes dans des endroits improbables. Celles-ci, je les ai dégottées dans une boutique de shoes à très bas prix de la rue Faubourg du temple. C’était les seules un peu chères du magasin mais leur forme est originale, semelle antichoc, souplesse incroyable doublé d’un poids le plus faible du marché. D’incroyables objets qui redonnent tout le plaisir et le confort idéaux pour la marche en ville.

En repensant ce matin à cet entretien, dans lequel il a été question aussi de mes conceptions de la direction d’acteur, j’ai trouvé que j’avais été séducteur, disant ce qu’il fallait dire, le cerveau tournant à 100 à l’heure pour composer une détente parfaite et une connivence. L’impression désagréable d’avoir été encore un caméléon qui s’adapte à son milieu. S’adapter, c’est gommer un peu, lisser les aspérités, se résoudre à perdre de soi.

J’ai beau tenir dans ces colonnes un discours parfois radical, au fond, je m’efforce de comprendre tout le monde. Sur la convention collective, par exemple, je peux tout aussi bien parler et entendre des producteurs, des réalisateurs, des techniciens. Je trouve que chacun a des arguments valables. Si j’ai pris ces positions fermées sur le simple exercice du droit du travail, au-delà de mes convictions idéologiques avec lesquelles j’étais en accord, c’est parce que dans la forme, je n’avais pas aimé les passages en force de certains sur le dos d’autres. En fait, j’aurais rêvé d’une table ronde réunissant toutes les professions. Un vrai débat. Les techniciens étant absents, je ne pouvais, dans mon incommensurable soif de justice, que tenir la position qui aurait pu être la leur. Jusqu’à ce que je me rende compte qu’ils étaient aussi responsables de leur absence et que ce n’était pas à moi de me battre pour eux. Comme si la radicalité naissait de la nécessité de combler les vides laissés par les malentendus ou les compromissions. Comme si, à titre plus personnel, mon souci principal consistait à adapter ma position à la peinture d’un tableau aux équilibres idéaux.

Et si les plus radicaux n’étaient en fait que des caméléons sacrifiés pour une harmonie plus globale ? Des kamikazes de l’équilibre collectif ? De pauvres diplomates un peu mous, en fait ? En fin de compte, les élections se se soldent-elles pas toujours par un incroyable presque 50/50 ?

Ça ne vous semble ni très clair, ni pertinent ? C’est normal. Je suis un caméléon imparfait.

Cet article a été publié dans blancan. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

28 commentaires pour Un caméléon

  1. joël dit :

    Ouaip !

  2. Bernard Blancan dit :

    Caméléon national !

  3. Samuel Marès dit :

    Dans les bois à Uzeste, il y a pire comme endroit dans la forêt , je crois. Et puis tu devais être en bonne compagnie également là bas …

  4. mano dit :

    Et si ce n’était qu’une déformation professionnelle? Un comédien c’est un caméléon. Pour faire exister un personnage on doit s’entrainer à ressentir et percevoir d’autres modes de fonctionnement et de pensées. Ou alors tu es devenu comédien parce que tu es un caméléon de naissance, et le métier d’acteur était le seul qui te permettait d’exprimer ta caméléonité. Dans les deux cas y a de quoi se perdre! si on ajoute l’expérience de la solitude dans les bois, nous voilà avec un Bernard l’hermite… Bref un vrai bestiaire à toi tout seul!

  5. serge barande dit :

    Tes pompes hyper bats, elles seraient pas en peau de caméléon ?…

  6. hetre dit :

    Tes techniciens dans le non droit du travail ce sont les abstentionistes dans l’élection de Brignoles. Quant au caméléon on le savait puisqu’on t’aprécie autant en syndicaliste qu’en inspecteur de police. Alors continue à vapoter au lieu de pipoter mais sois efficace.  

  7. LN dit :

    Sympas, ces pompes magiques!  Rien que le descriptif, ça donne envie d’en savoir davantage..Pour un peu qu’elles te donnent aussi une cape d’invisibilité…Ou un futur rôle dans le film de l’americain?

  8. serge barande dit :

    Qui est-ce qui surveille les poules ce soir, et les teutons retords ?… Bon, je prends le premier quart. M’amènerez de quoi boire et bouffer quand même?! Que je ne tombe pas en inanition en bord de ponton. Manquerait plus que ça, tiens! Du pain et de l’eau suffiront. Sinon, c’est pas comme ça qu’on va la gagner. Et le gonze aux grandes oreilles (pour asseoir le képi) y va encore nous engueuler depuis Londres au sujet de nos manquements!… On est mal les gates et les gars, on est mal. A tout à l’heure (je suis caché derrière le gros chêne, à côté du gros cèpe. Pouvez pas vous gourer pour le ravitaillement).

  9. Lydie dit :

    … le but n’est-il pas de se contredire soi-même sans que personne n’y trouve rien à redire ?

  10. Lydie dit :

    bien vu, Mano ! Alors, pour ne pas se perdre, Bernard a quitté les bois d’Uzeste, c’est plus sûr, avec l’autre Bernard dans le coin, qui reste pas les deux pieds dans la même chaussure, ya un risque, cache ta belle paire !

  11. Lydie dit :

    et ta rencontre américaine, au fait, ça va donner quoi ??

  12. Sarro Philippe dit :

    Hier soir dans Un village français, un nom est cité, Barthelemy qui s’interesse depuis Paris au maire collabo du village. Victor Barthelemy transfuge du parti communiste, secretaire général et N°2 du parti fasciste le PPF  (parti populaire français). Bras droit de Jacques Doriot (lui aussi transfuge du PC), découvreur de Joseph Darnand de sinistre mémoire et createur de la milice. Recruteur pour la LVF (légion des volontaires français) pour aller combatre sur le front russe. A suivi son chef en allemagne à la fin des hostilités. Ce même Barthelemy qui a été secretaire national au coté de Lepen lors de la création du FN, qui a organisé et structuré le parti selon le modèle du PPF qu’il avait déjà organisé à sa création selon modèle centraliste du parti bolchvique. Ce même Victor Barthelemy qui a donné au FN son symbole, la flamme tricolore sur le modèle du parti neo fascite italien. Mais c’est pas beau, là je suis en train de cafarder.

  13. Bernard Blancan dit :

    Oui

  14. Bernard Blancan dit :

    T’es vache ! Non, je déconne. C’était pour le bestiaire.

  15. Bernard Blancan dit :

    T’as les mêmes ?

  16. Bernard Blancan dit :

    Pas facile d’accepter son caméléon. Je vais faire un stage.

  17. Bernard Blancan dit :

    Je n’en dirai rien de plus. Sinon, ça va devenir une mode…

  18. Bernard Blancan dit :

    C’est toi qui nous a balancé tous ces cafards migrateurs ?

  19. Bernard Blancan dit :

    Tu fais de la politique, toi aussi ?

  20. Bernard Blancan dit :

    On a pas la même pointure 😉  

  21. Bernard Blancan dit :

    Je suis pas Madame Soleil…

  22. Bernard Blancan dit :

    Putain, toi le village, tu le connais. Et toute la campagne autour. Que dis-je, le pays, le monde ! Comme quoi, les scénaristes sont documentés…

  23. LN dit :

    Sacrée balafre sur ton nez…Il n’y est pas allé de main morte! Superbe passage que celui de « Robert le cafard »…au milieu d’une scene difficile…Bel équilibre du scenario..

  24. Bernard Blancan dit :

    En vérité, je les aime, les cafards. Snif…

  25. Bernard Blancan dit :
  26. D&D dit :

    Il est plus que chouette, ce billet ! (Hâte du jour où je lirai Walden, d’ailleurs) Sinon, ça devait faire du bien quand même de parler avec un américain, non ? Je suis loin d’idéaliser, mais de temps en temps, ça fait du bien de sortir de « l’esprit français » (so chic, on dira pour rester courtois)…  Bref, bonne année monsieur. Je vous souhaite notamment de beaux projets (qui aboutissent of course).

  27. Bernard Blancan dit :

    Merci D&D, BONNE ANNÉE à vous aussi !

Les commentaires sont fermés.