Coïncidence

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Je ne vais plus assez souvent au théâtre. Je m’y suis beaucoup ennuyé. Soit que les auteurs se regardaient trop écrire, soit que les metteurs en scène faisaient joujou avec le dernier cri des effets de machinerie, soit qu’on voulait soi-disant me choquer en mettant tout le monde à poil, baignant dans du faux sang, soit que l’on m’expliquait pendant deux heures que la fascisme, c’est pas bien, le tout pour un public composé de bourgeois, d’enseignants avec trois élèves, et de théâtreux. Une espèce d’entre soi un peu vain qui tourne en boucle. Mais tout ce que je viens d’écrire n’est qu’une caricature réactionnaire. Je sais.

L’Ivanov de Luc Bondy, à l’Odéon, ne cherche pas à révolutionner le théâtre. On ne surligne pas d’effets forcés telle ou telle vision. Ce dépressif lucide et suicidaire en même temps qu’égoïste et nombriliste qu’est Ivanov nous est montré à l’intérieur d’une mise en scène joyeusement désespérée, assez fidèle à Tchékhov qui avait écrit deux versions de cette pièce, l’une en farce, l’autre en drame. Le regard est à la fois cruel et tendre sur cette bourgeoisie étriquée, vénale et antisémite. La pièce est portée par des acteurs qui s’amusent, jouent, avec la distance juste. Parmi eux, quelques copains. En sortant d’un tel spectacle, je me suis dit que je n’allais pas assez souvent au théâtre. Pourtant, à l’entracte, j’écoutais les critiques amères de tel ou tel qui aurait voulu quelque chose de plus corrosif, peut-être, de moins conventionnel, de plus je ne sais quoi. C’est aussi ça, le théâtre. Le spectateur initié montrant une insatisfaction obligée.

Bref. Je croise un visage familier, à un moment. Le corps auquel appartient se visage s’approche de moi. Tu ne me reconnais pas ? Je suis N.R., directeur de casting. C’est fou comme, acteur, forcément centré sur soi et ses petits problèmes, croisant des équipes d’une centaine de personnes, on peine à se souvenir des noms et des fonctions. On n’enregistre que les visages. Il faut un effort démesuré ou avoir vécu des expériences fortes et singulières pour parvenir à intégrer une bonne fois pour toutes la fiche complète de la personne croisée. C’est toujours un peu mon angoisse, en projection par exemple. Lui, je le connais… Mais on s’est croisé où, sur quel projet, il faisait quoi ? Je ne sais jamais si c’est la marque d’une mémoire défaillante ou une preuve supplémentaire de mon égocentrisme.

À l’entracte, rebelote. Alors que je remonte au deuxième balcon, je croise le regard d’un mec que je connais. J’ai presque le réflexe de lui lancer un salut jovial tant mon cerveau me dit que je le connais bien. Ça se joue en une fraction de seconde, tout ça. En fait, le mec, c’est juste Sarkozy. Nicolas. Celui à propos duquel je viens de poster un billet dans lequel est évoqué le suicide de Jean Germain.

Sarkozy, suicide d’Ivanov et les coïncidences. Le hasard est un auteur dramatique comme un autre.

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7 commentaires pour Coïncidence

  1. serge barande dit :

    Certes, mais toute caricature ne fait que s’appuyer sur la réalité constatée. Et être caricaturiste (des mots, pour le coup), ne dessine en rien quelques fondamentaux réactionnaires. Quoique chez toi… (Déconnade smilesque !).
    Et je crois bien que « Le spectateur initié montrant une insatisfaction obligée » est encore, d’une certaine sorte, plus réactionnaire que quiconque, car voulant péter bien au-delà de ses omoplates…
    Ouhhh-là-là…. ! Ça va loin… Entre l’auto-évocation (suspectée) de tes potentielles défaillances neurologiques en le Souvenir des trognes de chacun, mais en ne sachant pas Où tu les as croisé(e)s, ces chacuns-là, et l’apparition de Talonnettes en personne, il me semble bien que la coïncidence est là !
    Tu aurais donc déjà oublié le faciès ce petit homme…
    Je t’en félicite, mais va falloir quand même consulter rapido !
    Tu fais bien d’aller au théâtre pour notamment croiser « des acteurs » qui n’en sont plus…

  2. hetre dit :

    Tu vois c’est pour cela que je ne vais jamais au théâtre Je ne suis jamais allé à ses meetings et je ne voudrais pas le rencontrer.
    Par contre, je l’aurais reconnu avant même de le voir tellement je sens les mecs qui m’ont mis dans la merde.
    Tu n’es vraiment pas rancunier…du moins pas assez.
    Et tu veux faire un « docu » sur la politique? bien que je n’y connaisse rien je te le déconseille.
    Tu manques de nez.

  3. Christine dit :

    en dépit du hasard et des coincidences 🙂 ..je vais courir voir la pièce ..Par ailleurs, J’ aimerais voir également Antigone avec Juliette Binoche..

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