L’info tue

Bisounours

Il y a 100 ans, pour avoir de l’info, il fallait lire les affiches, lire les journaux, assister à des réunions, passer sa journée au café du commerce (ce qui pouvait avoir des répercutions graves sur la santé). Un siècle plus tard, plus besoin de se bouger les fesses. De l’info, on en est nourri par tous les tuyaux, toutes les ondes, jusque sur nos téléphones portables. Radio, télévision, Internet, les réseaux sociaux. Il y a une vingtaine d’années, certains avaient fait le choix permanent de la radio France Info et, très vite, s’apercevant qu’il pouvait y avoir un phénomène d’addiction à l’info, sont apparus BFMTV, iTélé et compagnie. S’agit-il d’information ? Pas vraiment. Nous ne sommes pas dans le registre de la pensée, mais strictement dans celui de l’émotion. Notre intelligence n’est pas mise en action quand nous écoutons ou regardons de l’information. Juste nos émotions.

Certes, l’émotion c’est l’amour, la joie. Mais soyons lucides. C’est surtout la jalousie, l’envie, la colère, la haine, la peur. Si je vous dis trouvez-moi deux personnalités politiques dont le discours est basé uniquement sur l’émotion (peur, haine, conflit…). Gagné : Lepen family et Sarkozy (pour ne citer qu’eux, Coppé ayant été assez doué dans le registre).

Bref, l’info aujourd’hui, c’est un petit peu ce que représentait la page « faits-divers » de nos quotidiens locaux. On voit bien que l’homme moderne voit ses fonctions les plus primaires et les plus morbides activées sans cesse par l’info à l’échelle planétaire. Évidemment, les hommes d’argent ont bien vu le truc et comme nous ne sommes pour eux que des consommateurs, la pub colle au plus près à l’info. Tu veux ouvrir une vidéo d’info sur le net et tu te payes obligatoirement une page de pub. Sans parler des chaînes télé.

Mais ce qu’a ajouté Internet à cette donne, outre l’expansion du champ de l’info, c’est aussi l’accès facilité et démocratisé à l’info en tant qu’acteur de celle-ci. En écrivant cet article, je ne fais pas autre chose que de jouer ce rôle alors que personne ne m’y a invité. Je ne suis pas chroniqueur de presse et pourtant, je viens balancer mes opinions qui seront lues par une centaine de personnes. Les images filmées « publiques » étaient il y a quelques petites décennies réservées à la télévision et au cinéma. Aujourd’hui, chacun peut filmer avec son portable et balancer sur Facebook (générer de l’image publique). Nous sommes devenus des acteurs à part entière de l’information. Mais ça pose un gros problème.

En effet, jusqu’alors, ceux qui passaient par le filtre de l’image animée étaient des archétypes, des héros ou des monstres. En tout cas, des êtres hors du commun qui provoquaient une forme de fascination sur ceux qui les regardaient. Il n’est qu’à voir comment les gens se ruent quand une personne médiatisée croise leur chemin. La petite dernière avait son nom dans Sud-Ouest dans la liste des reçus au BEPC et couic, on découpait la page pour la ranger soigneusement dans un cahier, comme un trophée (l’air de rien, elle est passée dans le journal). Désormais, chacun peut avoir sa petite gloire en affichant publiquement sa vie arrangée, son chat, dans les réseaux sociaux. Mais, comme tout le monde peut le faire, ceux qui ont un petit problème narcissique supérieur à celui de chacun sont obligés d’en rajouter des couches supplémentaires. Se distinguer. Et si le mec est en plus humilié socialement en même temps qu’il voudrait que tout le monde s’intéresse à lui, de façon pathologique, ce terrain de l’info devient pour lui un moyen idéal pour exister, quitte à en mourir.

Hier, ce journaliste qui s’est filmé en assassinant deux de ses collègues nous raconte juste sa soif maladive de reconnaissance. Il avait réussi à être journaliste, présentateur télé et paf, on le vire. De héros, il n’est plus rien. Pan pan, il zigouille sa concurrente et en plus il finit sa vie en faisant la une de toute la planète. Juste avant, évidemment, il poste sa vidéo de merde sur Facebook. Il peut nous raconter que la cause de tout ça c’est le racisme, l’homophobie, les licenciements abusifs. On ne tue pas pour ces raisons. C’est juste un malade de l’information. Et il meurt d’overdose.

Le mec du train, le courageux qui veut zigouiller des passagers pépères, comme d’autres ont voulu ou ont zigouillé des dessinateurs, les fidèles d’une église, des clients de supermarché, le mec du train, donc, juste avant d’aller mal remonter sa kalach dans les chiottes, il a regardé une vidéo de ses potes de Daech. Il n’allait pas tuer et mourir pour des idées ou pour une religion. Juste pour finir en photo sur toutes les télé des dans tous les facebook de ses héros à lui. L’autre, dans son supermarché, pareil, il a filmé la prise d’otage. Et vous trouverez dans tous ces cas cet ingrédient : réseaux sociaux, vidéos Internet. D’ailleurs, les recruteurs ne procèdent pas autrement que de donner l’illusion à ces jeunes qu’ils deviendront des héros. Juste une exploitation d’un narcissisme blessé auquel on donne la chance d’un renversement radicalement inverse, un peu comme le mec qui mise ses derniers 5€ dans un ticket à gratter avec l’espoir de devenir millionnaire. Sauf que là, ça passe par la mort. Sa propre mort et celle d’innocents sacrifiés sur l’autel du dieu Information.

En fait, tout ça n’est pas une affaire de couleur de peau, de religion ou de je ne sais quoi. Et si nous étions aussi collectivement en partie responsables, par notre addiction à la fausse information, à l’adrénaline que va provoquer en nous l’horreur et la violence ? Cette monstrueuse toile virtuelle que nous avons tissée génère ces montres, ce chaos que nous connaissons. Elle est en tout cas un vecteur d’accélération de ces phénomènes. La peur et la haine s’y trouvent sans cesse alimentées. Les complotistes s’y abreuvent et en abreuvent d’autres, toujours plus nombreux. Et notre vision du monde se déréalise, devient celle de la fiction, avec ses gentils, ses méchants, ses héros, ses martyrs. La pensée nous quitte.

Cette nouvelle donne de l’information qui se greffe peu à peu à nos esprits, bientôt à nos corps, ne devrait-elle pas commencer à intégrer la conscience des dérives qu’elle génère ? Ça passe sans doute par une information plus intelligente, moins émotive en même temps que par des politiques qui génèrent moins de frustrations, moins d’exclusion. Tant qu’on règlera les problèmes à coups de bombes (infos), en érigeant des murs de barbelés (infos), de stigmatisations des uns et des autres (infos), on entretiendra le chaos et la folie meurtrière. Si ce n’est pas ce que nous voulons, car nous sommes sensés être des humains doués d’intelligence et de raison (et non pas de pauvres animaux émotifs), il serait temps, peut-être, de faire marcher collectivement nos neurones avec d’autres objectifs que celui de l’économie, de l’argent, de l’ordre imposé, de la domination.

Enfin, c’que j’en dis, c’est sans doute pas très finaud. Mais dès que j’ai des conneries qui me passent par la tête, pffuit, elles glissent dans le blog.

Je vois déjà le lecteur de droite dure éructer un gros «espèce de Bisounours!»

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20 commentaires pour L’info tue

  1. Iris Lagrange dit :

    L’amour ne serait pas une émotion … et c’est bien tout ce qu’on lui souhaite. Tout ce que nous pouvons souhaiter aux quelques êtres ‘sans-cible’ que blesse encore la folie humaine qui colle à ce monde. ‘Tout ça n’est pas une affaire de couleur de peau, de religion ou de je ne sais quoi. » … Cette Terre est un ‘en-faire’ … celui du toujours trop, toujours plus, toujours mal.
    Advienne que pourra. En attendant, continue de faire glisser dans le blog 😉

  2. Lulu dit :

    Continue Bernard, ça fait du bien de te lire…Ah, il existe un petit logiciel  » anti pubs » ! Je te le signale en passant…. 🙂

  3. Sarro Philippe dit :

    Ce narcissisme primordial contrarié (le stade du miroir selon Lacan) du journaliste dont tu parle, me rappelle l’histoire de Richard Durn qui avait assassiné les conseillers municipaux de Nanterre puis s’est défenestré à la prison. Il disait qu’il avait perdu le sentiment même d’exister…
    On appelle ça la misère symbolique.

    « Il voyait dans le conseil municipal la réalité d’une altérité qui le faisait souffrir, qui ne lui renvoyait aucune image, et il l’a massacrée ». Bernard Stiegler dans « Aimer, s’aimer, nous aimer ».

  4. Lydie dit :

    Ton article, là, j’aurais voulu l’écrire ! Il est très juste. Et en plus très beau.
    Il mériterait… d’être diffusé.
    Parce qu’il dit des choses vraies, des choses qu’on ne veut pas entendre.
    Si ma fille choisissait finalement le journalisme au lieu d’études cinématographiques ou de l’enseignement, j’espère qu’elle saurait se démarquer du courant actuel…

  5. Lydie dit :

    Cela dit,
    j’adore l’image que tu as mise !! Mon côté enfantin j’imagine ! 😀

  6. Tomaticha dit :

    Pour une reprise de plume, c’est de la belle reprise de plume ! Comme dit Lydie (dilidi, oh jolie sonorité), j’aurais voulu l’écrire…Pour contrer toute cette « dégoulinade » de pseudo info à la télé ou à la radio, il faut juste se rappeler comment on éteint le poste…c’est pas un vrai POUVOIR ça ?!

  7. hetre dit :

    Il y a longtemps que je n’avais pas lu un éditorial aussi pertinent.
    S’il y avait encore des radios on pourrait l’entendre sur les ondes.
    Hélas ! Finalement tu es né trop tard tu aurais pu percer.
    Félicitations Je le garde pour le relire de temps en temps et méditer.

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