Vendre

moto

J’ai toujours eu du mal avec l’argent. L’argent valeur d’échange, je comprends (chaque chose a une valeur marchande). L’argent, valeur travail, je comprends (tout travail mérite salaire). L’argent, valeur de dignité je le comprends (chacun a droit au minimum vital sans condition). Celui avec lequel j’ai du mal, c’est l’argent comme valeur principale (argent = argent, je veux être riche), ce qui conduit à l’argent comme levier de pouvoir (j’ai l’argent, je fais ce que je veux, au mépris de toute morale. Ce qui m’importe, c’est d’avoir le plus d’argent possible et d’acquérir aux valeurs les plus basses, sans me soucier des conséquences). Tout ceci fait de moi un piètre négociateur, évidemment. Heureusement que j’ai un agent pour parler de mes salaires.

Je ne comprendrais pas qu’on me dise que je vaux un million par film comme certains de mes collègues. Je finirais par péter les plombs parce que cela signifierait que je suis devenu un objet marchand, une marchandise au détriment de mon humanité. Alors, ou bien je cramerais tout ce pognon n’importe comment, en autodestruction de la marchandise que je suis devenu au détriment de mon humanité, ou en le partageant au nom de mes valeurs morales, histoire de retrouver un peu d’humanité (fondations, dons, beuveries avec ceux que je crois être des amis) et j’achèterai tout et n’importe quoi à n’importe quel prix, sans me soucier de la vraie valeur marchande. Bref, le lot des nouveaux riches, de ceux qui ont gardé trop d’humanité pour gérer de l’argent. L’argent comme valeur première ne peut être géré que par des personnes au sang froid, dégagées de toute humanité. Les riches sont riches parce qu’ils achètent toujours au minimum de la valeur, qu’ils paient le travail le moins cher possible, qu’ils vendent le plus cher possible et qu’ils se paient eux-mêmes un max. Ce sont des machines à déséquilibre positif des balances. Et ce sont ces gens à qui l’on a confié la gestion de notre société, depuis bien longtemps. Normal. Ils ont l’argent, donc le pouvoir.

Pour ma part, comme j’ai commencé ma vie d’adulte en bossant comme tout le monde (tout travail mérite salaire), je reste attaché aux valeurs premières de l’argent. Ce qui fait que quand je gagne, je garde pour quand je bosse pas et quand je ne bosse pas, de prends ce que j’ai gagné quand je travaillais. Bon an mal an, je fonctionne comme ça et je m’en démerde. À la paysanne. L’argent n’a pas une valeur immédiate, ne vit pas au présent. Il ne sert qu’à assurer tous mes présents, futur compris, dans un confort relatif mais certain et suffisant. Pas au-delà. Dans les limites de ce que j’estime être mes besoins.

Il y a deux ans, j’avais acheté une moto chez le marchand de moto. J’avais beaucoup travaillé et avais donc gagné suffisamment d’argent. Je m’offrais le luxe d’un moyen de locomotion complémentaire fun qui me permettait de sortir de Paris. Sauf que. En fait, je suis motard comme Hollande est président. J’ai la trouille. J’ai toujours peur de l’accident. Je trouve tellement con de voir tous ces mecs qui se tuent en deux roues. À Paris, ils adorent ça, crever en deux roues, ou se bousiller les genoux, ou se fracturer la colonne vertébrale. Donc, très vite, malgré plusieurs tentatives de prendre de l’assurance sur mon destrier mécanique, j’ai fini par le remiser au garage. C’est plus pour moi, ces engins. La semaine dernière, je me mets donc en peine de mettre une annonce pour la vendre. J’en demande un prix sous argus alors qu’elle est objectivement neuve. Premières réponses, un arnaqueur du genre « je suis intéressé, je la prends sans la voir, donnez-moi vos noms, prénom adresse et je vous envoie un paiement ». La centrale me prévient que le mail qui m’a été envoyé est suspect. Le téléphone laissé par le renard est à Hong Kong, si j’en crois les recherches Google. Allez vous faire ! Un autre me propose de l’acheter à moitié prix. Ben pourquoi pas. Tu veux que je fasse le plein, aussi ? Quand tu passes une annonce, tu attires forcément les vautours, les requins et les renards. Tu es juste une proie parce que tu vends et que tu n’es pas un vrai commerçant au sang froid.

Je finis par trouver un acquéreur. Je ne dis pas les montants pour rester discret. Je demande 100, il me propose 70. Heu… 100, c’est déjà mois que la valeur. Je peux descendre à 90, si vous voulez. Non, non, moi, c’est 70. Bon… écoutez, à 80, je vous la laisse et on n’en parle plus. Ben, écoutez, c’est 70 ou rien. Comme c’est le seul acheteur que j’ai et que j’en ai ras-le-bol de cette ambiance de vautours, requins et renards, j’accepte. Le gars vient de Lille avec un camion de sa petite entreprise pour la transporter. Il arrive avec sa femme. Sympa, le couple. Ok, j’ouvre le garage, je sors la moto et là… elle ne marche pas. Si, si, je vous jure. Elle ne marche pas. Je tourne la clé, aucun voyant ne s’allume. Je l’avais faite tourner pourtant la semaine dernière pour m’assurer que tout allait bien, la nettoyer, la photographier. Merde, merde, merde… Après avoir cherché sur les forums quelle pouvait être la raison de cette panne subite en dehors des raisons irrationnelles telles que « j’ai la poisse », je leur propose de les dédommager pour le voyage. J’amènerai la moto chez le réparateur et je la remettrai en vente à 80. Lui, il voit une autre solution. Il l’embarque en l’état à 55. Hein ???? 55 ? Et là, il sort une liasse de billets. J’ai l’argent, me dit-il. À ce moment, il a failli commettre une erreur fatale. J’ai pensé « pauvre gars, tu crois que j’en ai besoin de tes billets arrogants ? ».

Et puis bon, par lassitude, j’ai dit vas-y, enlève-moi moto, accident de deux roues, réparateur, annonce, vautours, requins et renards ! Je vais retrouver un peu de place dans mon garage. Il a fait une très bonne affaire et moi une très mauvaise. C’est de ma faute. Je n’ai qu’à aimer davantage l’argent. Mais j’ai du mal à coller les mots « aimer » et « argent ».

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15 commentaires pour Vendre

  1. Sarro Philippe dit :

    « Argent c’est trop cher » chantait Telephone.

  2. Lulu dit :

    Et la bécane, c’était quoi comme marque? ( celle de la photo? 😉 )
    Je crois que tu as raison , comme d’hab…On se lasse très vite des complications ….

  3. Tomaticha dit :

     » Il portait des culottes, des bottes de moto, un blouson de cuir noir avec un vautour, un renard, un requin sur le dos » !
    Nous sommes tous confrontés à la dure loi du marché, et,… elle fait mal……difficile de s’y soustraire. Bon sang, mais où est ce fichu ponton avec les cèpes et le Pomerol, et puis Balou, qu’on aille s’y réfugier ! 😉

  4. hetre dit :

    Heureusement que tu as choisi d’être acteur…quel mauvais commercial tu aurais fait.

  5. Lydie dit :

    Moi, j’aurais pas baissé le prix… mais au final la moto serait restée dix ans de plus à encombrer le garage !

    Bonsangd’bonsoir mais comment y font ceux qui sont doués pour arriver à te vendre ta propre chemise ??

    Quand on n’est pas dans cet esprit-là, commercial, on a beau se forcer…

    J’ai deux télés à vendre : QUI veut le faire pour moi ???

  6. serge barande dit :

    Super texte ! Pouvant répondre à l’un de ces questionnements qui surgissent devant nos grands ados, le jour du BAC philo, et qui les angoissent un tantinet : L’argent est-il vital dans les sociétés occidentales modernes ? Est-il une base existentielle ? (z’avez trois heures, posez vos smartphones)
    Pffffffffff….. pas d’idée…… L’argent de poche ou les sous, les sous, un compte en banque et tout ça, comme quand t’es vieux et garé des bagnoles ?…

    Imagine un gars « pas commercial du tout », dans le sens où tu te décris, qui souhaiterait vendre son âme au diable !…

    Mais ça m’a bien fait marrer quand t’as dit qu’au moment clé, elle n’avait rien voulu savoir ta mob des temps modernes. Ben oui… y a quelques animateurs de talk show qui sont devenus célèbres grâce à ça : « Ben j’vous jure, le machin y marchait y a dix minutes ! Je comprends pas. »

    Alors certes, sur ce coup, t’es loin d’avoir rentabilisé l’affaire, mais ça te fait un bazar de moins à penser, à batailler.
    Prix sacrifié, sérénité retrouvée !

  7. serge barande dit :

    Pardi !
    Et « on y était » hier soir « au ponton ! On y a fêté nos anniv avec ma Lulu (on est « jumeaux » avec ma fille…), la petite Lili, mon Gendrounet préféré, le Balou, des potos, etc. !
    Y avait des cèpes, du confit de porc et un Pessac Léognan de 2003 made in Villenave (château Baret), du feu de Dieu !
    Je suis quand même allé discretos « à la planque »… Il y est toujours le, p… de… cl… !… Hé-hé !!!

    Mais vu la recrudescence de gourmands de havre de paix, je me suis dit dès hier soir qu’il allait me falloir :
    – renforcer les piles de soutènement du ponton, sinon margoulettes en stock dans la vase… (et après, c’est encore moi qui vais devoir raquer le pressing !)
    – agrandir le placard où je stocke les conserves maison (et planquer encore mieux la clé), sinon on va manquer…
    – agrandir la cave souterraine, bien à l’abri des marées (et planquer encore mieux la clé), sinon là-aussi on va manquer…
    – me procurer un grill très très très très grand (et des maniques neuves, parce que les autres… bon… enfin, bref…)
    – rentrer du sarment et du cèpe de vigne, sinon on va manquer… ben ouais, je le redis !
    – racheter de la vaisselle et des couverts, sinon y en a qui mangeront dans un bol ou même dans leur godasse, et y râleront après (surtout s’ils se sont foutus la margoulette dans la vase parce que j’aurais pas renforcé les piles).
    – etc.

    Et à ce moment-là, l’intelligence de l’homme (qui est en moi – bien planquée à côté des clés du placard et de la cave à vin) a quelque peu repris le dessus.
    Je me suis dit qu’il fallait pas mal de blé pour « saucissonner » toute cette affaire !
    Et qu’est-ce que je pourrais bien vendre, moi ?…
    Mon corps, non… Mon Balou… certainement pas !
    J’ai pas encore trouvé, mais je vais trouver.
    J’ai des vieux 45 T de Mireille Mathieu, Adamo, Joe Dassin, Cloclo, Franck Alamo, les Petits Chanteurs à la Croix de bois… Ça c’est une idée !
    Bon… ça vaut rien mais ça devrait au moins payer le premier pilier de renforcement, deux boulons et le rouleau de fil de fer pour les fagots de sarments.
    Je sais ce que vous pensez……… Mais faut un début à tout.
    Puis si j’apprends le Balou à danser sur ses deux pattes arrières, je ferais de la thune dans la rue Sainte-Catherine !
    Non…. ?….
    Ok… Mais je sais que je vais trouver… Juste une histoire de temps et de creusement de méninges.
    Puis si vous avez des idées, n’hésitez pas ! C’est quand même important de conforter un havre.

    • Blog Blancan dit :

      Je pense qu’il y a un vrai concept, avec le ponton…

      • Tomaticha dit :

        Heu…je peux chanter…
        🎼Su’l ponton d’Avignon
        🎶On y danse, on y danse🎶
        🎶Su’ l ponton d’Avignon🎶
        🎶On y danse tous en rond🎶
        A vot’ bon coeur m’sieur dames !!!

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