Gratt-gratt

UNE-JEUX-A-GRATTER

D’un mouvement fébrile, la pièce gratte la pellicule argentée dont les griffures laisseront apparaître l’hypothétique montant du gain.

Dans notre boulot, c’est un peu pareil. Un coup de fil, un rendez-vous. Il faut aller vite. Tout semble urgent. Apprendre le texte, aller le jouer du mieux qu’on peut. À partir de là, la pièce se met à gratter au ralenti, toujours plus lentement, jusqu’à s’arrêter. Pause. Et là, le temps s’étire, s’étire, dure des heures, des jours et des jours. Vous ne pouvez rien faire entièrement parce que votre œil ne peut se détourner de cette pièce figée.

Quand elle aura fini de gratter, qu’elle aura repris son putain de mouvement frénétique, vous saurez comment faire, comment regarder les choses, les gens, vous-même. Car oui, ce n’est pas la même chose d’être l’incroyable gagnant ou de perdre. Dans le premier cas, l’avenir est dessiné d’une façon sûre, avec les promesses de tournage, de projections, de festivals, de présence aux autres. Dans l’autre cas, vous savez qu’il faut continuer d’avancer, imaginer, travailler sans cesse, ouvrir des voies, engager des stratégies. Mais entre les deux, vous avez beau vous dire qu’il vaut mieux ne rien envisager et continuer sur l’ancienne lancée, vous n’en êtes plus capable car vous êtes tout occupé à guetter toujours le moindre mouvement de cette foutue pièce qui vous dira que c’est ceci ou cela.

Ça commence pour les castings. On te promet une réponse pour la fin de la semaine. Et puis la semaine se termine, l’autre commence, avance. Toujours pas de nouvelle. Par expérience, l’expression pas de nouvelle, bonne nouvelle est juste un leurre. Attendre, sans pouvoir faire quoi que ce soit. Tenez, là, par exemple, j’ai envie d’aller chez le coiffeur et de raser complètement ma barbichette. Mais, si c’est oui, il vaut mieux que je ne touche pas à ma pilosité. Alors, ils vont le gratter ce con de jeu ? Ça m’amuse moyen.

Je ne sais plus quel acteur connu (ils doivent être nombreux) a dit que c’est un métier où l’on passe l’essentiel de son temps à attendre. C’est une évidence. Tu attends d’avoir un casting, tu attends la réponse du casting, tu attends qu’on vienne te chercher, tu attends la mise en place technique, tu attends ton partenaire qui est en retard, tu attends que la voiture régie soit complète pour te ramener à l’hôtel, tu attends la première projection, tu attends la sortie en salle et les critiques, les chiffres et de tout ça découleront de nouveaux castings. Est-ce pour mettre à l’épreuve ma supposée patience que j’ai choisi ce métier ? C’est pas sûr.

Je ne sais pas qui a dit aussi « j’adore ce métier entre action et coupez ». En tout cas, moi je l’ai dit maintes fois, et je sais de quoi je parle.

Heu, sinon, je ne joue jamais à ces conneries à gratter.

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12 commentaires pour Gratt-gratt

  1. Hélène dit :

    C’est la difference entre le cinéma, et le théâtre, où là, tu n’attends pas, tu joues devant ton public, et ses réactions sont ton carburant…Au cinoche, il y a trop de filtres.. Comme tu dis entre le moment où….et le moment où…Tu as le temps de griller quelques cigarettes… 😉

  2. serge barande dit :

    Annie Girardot, lors de la remise de son César d’honneur, avait fait allusion à son téléphone resté longtemps, trrrrèèèèès longtemps silencieux.
    Elle s’était permis ce reproche à « la Profession », en direct et en larmes. Il était bien tard pour que ladite Profession, tout d’un coup, se rappelle qu’elle vivait encore… Un peu de remords et de honte peut-être… ?
    Je ne pense pas qu’elle non plus grattait beaucoup…
    Et le Jeannot, il a eu beau dire que « Patience et longueur de temps valent plus que force ni que rage »… Ben dans certains cas, le Jeannot, il aurait mieux fait de gratter. Ses adages restent dans certains cas imparfaits.

    • Blog Blancan dit :

      Balou me disait l’autre jour, quand tu me l’avais prêté pour aller à la chasse aux tortues, que depuis qu’il se gratte, il n’a rien gagné de bon en dehors de sa gamelle.

      • serge barande dit :

        L’Objet même de son existence, hormis quelques missions particulières et secrètes que je lui confie (de canard) – repérage de tortues en vue de soupes abondantes, en l’occurrence – n’est livré qu’en cet objectif.
        Et beau chien n’est bien réjouis que lorsque belle gamelle est bien remplie (adage Waloff).

        Donc… nous dissertions ainsi l’autre soir au sujet de la profession intermittente de Figurant. Le Figurant… Ahhh, le Figurant….
        Son importance, ses valeurs de présence, sa sériosité, sa concentration sur le thème et son efficience au service des acteurs – comme si ce dernier ne l’était pas aussi, acteur !

        Et je vais résumer, car ça a duré près d’une heure (mon Kiki-Balou est disert…).
        Imagine-toi bien qu’avec sa taille au garrot (Marie-France, si tu nous lis…), figurer n’est pas si simple que cela pour lui.
        Ben oui… le cadreur n’est jamais à la hauteur requise. Il ne saisit bien souvent que le sommet de ses oreilles poilues, alors que tout se passe en son regard.
        Et pour belles modestie et humilité lui accorder, Balou n’a jamais rien revendiqué au-delà de ce qu’il vit.
        Il accepte.
        Baisse les oreilles et les yeux. Est peut-être en attente de quelque chose…
        Mais il ne m’en parle pas. Il est si pudique…:!

      • Blog Blancan dit :

        Alors, maintenant, ils feraient des pieds enterrés, histoire de chopper les chiens de petite taille… Toutes les productions ne sont pas encore équipées.

  3. Lydie dit :

    La vie inventée, entre « Action ! »et « Coupez ! » ; la dure vie, le reste du temps ? Booh… garde le sourire même si la barbichette, au bout d’un moment, euh, comment dire… ! 😀

  4. Sarro Philippe dit :

    Il parait que le cinéma français n’a jamais autant tourné (en rond ?) qu’en 2015.

  5. pascale265 dit :

    Moi quand il m’arrive de gratter… Tous les 5 ans environ, je gratte à la clé, ça change tout.
    Dans un boulot normal, il est très conseillé, c’est très bien vu même, d’appeler pour demander où ils en sont de la décision. Ça prouve que tu t’intéresses. C’est pas possible dans la grande famille du cinéma ? Ou alors ce serait considéré comme une humiliation ?une faiblesse ? Une égratignure à l’orgueil. ?

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