Hubert avait sommeil

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Le court-métrage est super. Un très beau film en perspective. Mais bien sûr, tu signes un papier pour dire que tu ne toucheras pas un centime, que tu renonces à tes droits artistiques et tu finis de tourner à deux heures du mat alors qu’on t’a fait arriver à 10 heures. C’est sympa, on est jeunes, on adore l’art. Quand on m’a dit qu’il fallait que j’attende que le régisseur ait tout rangé avant qu’il me raccompagne chez moi avec trois autres personnes à déposer dans Paris, j’ai bizarrement choisi d’utiliser UBER pour la première fois.

Il est 02:47 quand je clique sur « commander ». Le gars, il est arrivé deux minutes après, tel Zorro, dans sa grosse voiture noire déjà chargée d’une cliente (c’est moins cher). Il n’a fallu que quelques centaines de mètres pour se rendre compte que le pauvre Hubert, il était épuisé. Mais pas épuisé comme nous l’étions tous, non, vidé, exténué, proche de l’endormissement, du coma. Il accélérait pendant quelques secondes comme s’il voulait battre je ne sais quel record puis il se mettait à rouler à 30 km/h. On se demandait comment il parvenait à s’arrêter aux feux rouges. Quant au vert, il lui fallait entre dix et vingt secondes pour réagir au signal qui l’autorise à démarrer. Comme figé dans une rêverie. Sur le périph, c’était la voiture qui partait sur la gauche puis roulait au pas, un clignotant allumé pour rien sans que j’ai eu le loisir de repérer de quel côté il indiquait un changement de direction, un déport lent sur la droite nécessitant un coup de volant pour se remettre sur la voie sans heurter quelque muret en béton.

De temps à autre, j’ai essayé de faire la conversation afin de le maintenir éveillé, prêt à saisir le volant en cas d’endormissement profond. Les paroles qu’il arrivait à émettre n’étaient pas vraiment de nature à me rassurer : « Y a rien à faire contre la fatigue. C’est la nature ! ». En poursuivant un peu, j’ai appris qu’ils n’avaient pas le droit de manger gras, pas de frites, pas de kebab. On leur conseille de manger de la soupe, des légumes et de boire du thé pour assurer la nuit. Il m’a avoué avoir un peu exagéré sur l’agneau. Je suis arrivé à la conclusion que le pauvre Hubert, il avait enquillé une semaine de travail en journée et une semaine de nuit à promener les gens dans sa voiture et que, s’il ne s’arrêtait pas, il allait casser la voiture, tuer les gens et se tuer lui-même.

Ce matin, je recevais un mail récapitulant la course folle d’un point de vue plus factuel et qui me suggérait de noter le chauffeur. Qu’est-ce que tu peux faire… J’ai pas noté.

Pour la première fois que j’utilisais cette application de l’ultralibéralisme esclavagiste, j’ai pu en saisir toutes les limites déontologiques et physiques. Tu réalises que, comme dans tous les domaines, les droits sociaux ont un prix. Celui de l’humain. Ceux qui s’en plaignent, c’est toujours ceux qui emploient. Et la CFDT.

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10 commentaires pour Hubert avait sommeil

  1. Tomaticha dit :

    On dirait un scénario de film d’épouvante…mais malheur, c’est réel.

  2. Lydie dit :

    Tu pouvais pas le faire s’arrêter, lui dire : « … j’prends le volant jusqu’à chez moi, vous venez si vous voulez, si vous voulez pas, ben je garde la voiture ! », le réveiller : « Ok, c’est bon, je suis arrivé, je vous fais rien payer, la promenade était gratuite, ya un canapé si vous voulez récupérer un peu… non ? Ah ! Et puis la prochaine fois, mangez moins d’agneau, si si je vous assure, mauvais pour la vigilance au volant, l’agneau ! »

  3. Lydie dit :

    En bref… T’es un vrai kamikaze, toi !!! 😮

  4. Sarro Philippe dit :

    Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?

  5. serge barande dit :

    Tous ces machins de maintenant, abordés dans un premier temps comme des progrès d’auto (pas d’autres mots) – entrepreneurs, restent basés sur le profit de quelques-uns, bien assis sur la détresse du plus grand nombre.
    Toujours… En général.
    Encore une fois, les baisés comptez-vous ! Mais ceci n’est (ou n’a) rien de nouveau. C’est juste la continuité de la poursuite de l’exploitation de l’homme par l’homme.
    Ce cheminement sociétal est vieux comme mes robes.
    Et comme chacun reste en souffrance sociale et financière… se libérer, voire se révolter contre de tels carcans, n’est pas affaire simple.
    Mettre en façade ou en relief « les marchands de sommeil », correspond aux mêmes drames et contraintes des plus souffrants : celles de dormir au chaud, pour les enfants, et donc de devoir payer plus que de logique et de nature.
    Mais c’est ainsi…
    Et les décideurs s’en contentent. Jusqu’au jour où un dramatique incendie d’un hôtel borgne du 18ème tue 20 personnes, dont 11 gosses…
    Là, l’Opinion et l’Etat s’offusquent ! Ben tiens !!!
    Mais trois semaines après… tout est oublié vu qu’il y a eu entre temps un attentat je ne sais où, qui a pris « le marché de l’importance médiatique ».
    Et les parents des gosses qui ont claqué dans l’incendie, y se démerdent comme y peuvent pour « faire leur deuil ».
    C’est pas nouveau, soit… mais qu’est-ce que de plus en plus, humainement et philosophiquement, ça craint !
    Le 21ème siècle n’est décidément pas la continuité de celui, passé, des Lumières !

    Dernièrement, j’ai réparé les deux-trois gouttières de la toiture du ponton (orages de début septembre), par normal confort et bonnes précautions…

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