Grâce et recettes

aout

Et si on parlait cinéma ? Je suis allé voir le Client de l’Iranien Asghar Farhadi. J’avais été comme beaucoup bouleversé par Une séparation. Dans Une séparation, le psychodrame est traité avec délicatesse, les mots laissent place à l’image qui raconte de façon extrêmement riche et subtile, les non-dits sont plus forts, la direction d’acteur est extraordinaire, jusqu’au moindre second rôle. Pour Le Client, il semblerait que le réalisateur ait repris les mêmes ingrédients du psychodrame fort. Le film aurait pu s’appeler Le viol ou La vengeance. Mais là, la mise en scène est appuyée, surligne, les situations sont parfois fausses ou bancales ou forcées et les choses sont dites : « tu veux te venger, c’est ça ? ». Bref, il reste un talent incontestable de réalisation, mais il manque la grâce qui fait qu’un film vous emporte.

À titre anecdotique, Cannes qui était passé à côté d’Une Séparation s’est rattrapé en donnant au Client un prix du scénario et un prix d’interprétation masculine que je comprends mal. Comme si la grande famille du cinéma avait un peu systématiquement hâte de se conformer aux succès ratés l’année d’avant.

Idem pour Gomes qui nous avait sorti un chef-d’œuvre avec Tabou. Là aussi, c’est la grâce qui guidait le film. De l’inventivité à chaque image, un plaisir de la direction d’acteur et une jubilation de la mise en scène. L’an passé, ce fût la trilogie des Mille et Une Nuits. J’avoue n’avoir vu que le premier volet tant j’étais déçu. Ce cinéma qui mêlait fiction et cinéma en train de se faire, documentaire et images d’archives me laissait de marbre. Je voyais faire le réalisateur sans jamais le suivre.

Mais hier soir, j’ai vu son film qui est sans doute à la base de cette démarche : Ce cher mois d’août. On y retrouve le même mélange des genres, le film en train de se construire, mais celui-ci est léger et inspiré, ludique et malin. Il a la grâce qui bonifie tout, lie les choses entre elles. Ces deux films sont passés à Cannes dans la case Quinzaine des Réalisateurs. Tabou aurait sans doute mérité une compétition.

C’est sans doute un lieu commun, mais ceux qui concourent à l’existence d’un film, du financement à la distribution, en passant par les festivals ou la critique devraient se fixer deux règles : se méfier de ceux qui appliquent les recettes d’un succès précédent (et ne pas en faire la demande quand on est financeur), et se dégager du consensus des pratiques pour se rendre apte à évaluer le potentiel des nouveautés singulières. Frilosité et conservatisme ne concernent pas que la classe politique. Ils sont des freins au vivant.

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5 commentaires pour Grâce et recettes

  1. Pascale dit :

    Pas encore vu Le client tellement ce que j’en entends me confirme que c’est une redite inutile d’Une séparation (merveille).
    J’ai tenu les deux Gomes.. et j’ai lâché ! Quel ennui alors que Tabou… SUBLIME.

  2. Pascale dit :

    Avec moi-même, toujours !

  3. odysseeblog dit :

    Vu Le Client. Ce qui m à plu : les actes violents envers la femme sont suggérés, rien n est montré, tout laisse penser..soupcons…un viol? Une agression ? ..une incursion dans l intime, dans l intimité. .impensable dans ce carcan, un univers plombé par des non dits… on ne voit jamais son corps, sa peau..on n en parle pas où peu et surtout pas aux autres….un événement qui bouleverse autant la femme que l homme et leur quotidien. Un homme engagé mais enragé, quand la honte, le dégoût transforme en haine…Ma scène préférée : une porte entrouverte longtemps, très longtemps… J ai aimé la métaphore avec le théâtre (jeu d acteurs, plans serres…) et avec la pièce de Arthur Milher. Je recommande de prendre le temps de voir ce film.

    • Blog Blancan dit :

      Assez d’accord avec ce que vous dites. Mais la grâce a peut-être juste manqué à mon regard. En tout cas, je situe ce film très en-dessous d’Une séparation. Et la métaphore théâtrale, je la trouve justement trop évidente et appuyée. Mais je respecte votre point de vue. Chaque spectateur a raison.

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