Variations autour du frisson

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Un frisson lui parcourut l’échine. Voici le lieu commun littéraire que j’étrillais dans un précédent article. Robert Spire nous envoyait André Breton à la rescousse dans un commentaire : « J’avoue sans la moindre confusion mon insensibilité profonde en présence des spectacles naturels et des œuvres d’art qui, d’emblée, ne me procurent pas un trouble physique caractérisé par la sensation d’une aigrette de vent aux tempes susceptible d’entrainer un véritable frisson. » André Breton – L’amour fou

Mais qu’en est-il du frisson dans la vraie vie ? Si je me fie à ma propre expérience, je ne suis pas particulièrement sujet au frisson. Cette sensation est par ailleurs assez difficile à localiser, même si selon les auteurs, elle se résumerait à la colonne vertébrale. Mais tentons une définition du frisson.

Le corps des vertébrés (dont nous faisons partie) dispose d’un système complexe de régulation de la température interne pour la rendre constante (autour de 37° pour ce qui nous concerne, je ne vous apprends rien). Lorsque le corps est soumis à une agression soudaine et extérieure du froid, il déclenche une série de contractions musculaires destinées à chauffer la peau tout en laissant au sang le soin de rester concentré sur les organes vitaux (il n’y a pas à dire, on a plein l’applis et logiciels intégrés qui tiennent la route). Un frisson est déclenché pour des raisons thermiques, comme nous venons de le voir, mais aussi en cas de faiblesse émotionnelle. Une bagarre s’amorce à côté de vous. Vous devinez le danger et vous sentez un peu désemparé. Votre sang va se focaliser sur vos organes vitaux tandis que, la surface du corps étant moins irriguée de fait, l’appli « réchauffe-moi la peau » va se mettre en action.

Ce mécanisme de frisson peut aller jusqu’à la chair de poule, ce hérissement des poils bien connu qui découle de cette même contraction des muscles proches de la peau. Frisson et chair de poule sont liés. Notons que la chair de poule ou horripilation était un moyen de faire se dresser les poils, à l’époque où nous en avions davantage, avec les buts conjugués de protéger du froid et d’augmenter la surface visible de notre corps afin d’impressionner l’ennemi. À ce stade, on est en droit de se dire qu’un frisson n’a aucune raison de se concentrer sur l’échine (contrairement aux affirmations abusives de certains écrivains) mais concerne plutôt l’ensemble du corps (crâne, tempes, membres…).

Les moteurs principaux du frisson sont donc le froid et la peur. Des réactions de défense. Mais d’autres émotions fortes sont à même de provoquer cette réaction, par le biais de l’hypothalamus.

Je ne m’étendrai pas sur les frissons de la caresse et de l’amour qui sont à la fois excités par un contact extérieur avec les petits muscles cous-cutanés destinés à faire une barrière anti-froid, par le cerveau et par un afflux sanguin occupé à irriguer certaines zones particulières situées grosso modo à la jonction des cuisses et du bassin (pour ceux qui ont quelques notions d’anatomie). La pratique de la chatouille, par ailleurs, n’est pas étrangère à ce phénomène.

L’émotion artistique susceptible de provoquer des frissons et dont parle Breton est extrêmement rare, elle. Le beau proche du divin qui vous emporte. Elle est plus fréquente quand le chairdepoulien se trouve au cœur d’une assistance importante. Dans le public d’un concert, par exemple. Néanmoins, je rapprocherais ce frisson d’émotion en situation d’immersion dans un groupe à un sentiment primaire d’appartenance à la meute. L’individu comme partie intégrante du groupe. Il m’est arrivé d’avoir des frissons au cœur d’une manifestation intersyndicale unitaire contre un projet de merde, alors que les militants scandaient un slogan fort bien senti ou chantaient l’Internationale. Dans ces moments-là, vous avez le sentiment que la meute entière partage votre conviction intime et que vous faites corps avec elle.

J’avoue aussi qu’il m’est arrivé d’avoir une chair de poule traitresse lors d’un son et lumière merdeux, démago et mégalo, avec force feux d’artifice, images projetées, musique de merde balancée avec une quantité indécente de décibels. Dans ce moment, j’ai le cerveau qui me dit que j’assiste à une grosse bouse mais mon corps, lui, vibre de cette illusion cathartique, cette communion animale.

Le frisson et la chair de poule dans des situations de foule relève donc d’une émotion primaire, voire animale, faisant fi de la pensée et de la raison acquise par des siècles de connaissances et d’expérience. C’est précisément ce type d’émotion que cherchent à provoquer tous les nationalistes, les populistes et les fachos : vous ramener au statut d’élément d’un troupeau en désignant un ennemi imaginaire et une nécessaire cohésion.

En cette période d’élection, je ne saurais trop conseiller aux électeurs de lire d’abord les programmes et de réfléchir aux incidences de leur application dans la vie de chacun, sa propre vie et dans celle de la collectivité. Ce matin, par exemple, j’entendais Baroin sur France Inter qui, répondant à une question sur les collectivités territoriales, proposait la suppression de 150.000 postes de fonctionnaires territoriaux. Bon, pas de quoi avoir un frisson d’appartenance au groupe, mais peut-être la peur que ces connards de droite reprennent le pouvoir. Oui je sais. C’est une drôle de fin.

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12 commentaires pour Variations autour du frisson

  1. serge barande dit :

    Purée ! Ton post m’a refilé la chair-de-poule ! J’en frissonne !
    Est-ce dû à une appartenance quelconque ? Ou à la crainte d’un avenir proche qui se dessine de manière plus qu’approximative ?…
    De ce questionnement, trouble mais évident – et de quelque inquiétude éventuelle liée – vlà-t-y pas que ça me reprend ?
    Diantre fichtre !!! Je m’en vais de ce pas me rassurer le corps et l’esprit en tout ceci, en bords de Garonne. Fi du Breton !
    Là au moins, on retrouve son équilibre. Et nos poils se remettent dans le bon sens…
    Euh… C’est qui Baroin ? Y joue au foot où ? En CFA2 ou en Régional Amateurs ?…

    • Lydie dit :

      Aaah… Môssieu dit qu’il n’est pas sujet au frisson alors qu’il fait de l’art !!?

      Ni sur la scène ? Ni parfois devant une caméra ? Ni à la chouette idée de créer, aussi ?

      Bon d’accord, t’es évolué, toi ! Moi, tiens, je revendique ce côté que tu dis animal, le frisson face au beau, et le frisson d’émotion, d’impatience, d’anticipation face à quelque chose que l’on va réaliser.
      Créer est-il primaire ?

      Quant aux mouvements de foule… l’homme est à tendance grégaire, évidement, et ça l’emballe de s’emballer pour le même truc que le copain ; c’est un autre frisson… 😉

      • Blog Blancan dit :

        J’ai pas dit que j’étais pas sujet. De 1. Le frisson face au beau, j’en parle aussi. Et de 2. Quant à un autre frisson attribué au sentiment grégaire comme autre type de frisson, c’est dit aussi. Et de 3.

    • Blog Blancan dit :

      Baroin ? C’est un con.

  2. Lydie dit :

    Ooh mééé te fâche pas !
    C’est ton « pas particulièrement sujet » qui me fit m’étonner ! Et de 4 😉

  3. LYDIE dit :

    mince alors… t’as gagné !!

  4. Lydie dit :

    Ben rien ! 😀

    Allez si, le d’oit de m’enfoyer quelque fose de moins lourd dans le dé qu’un 5 !!

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