Je m’emmerde

chat

Il y a des moments, comme ça, où l’on s’ennuie ferme. Quand t’es acteur et que tu tournes pas, à la base, c’est chiant. Tu es persuadé que tu ne tourneras plus jamais. Bon. D’ailleurs, c’est pas faux. Mais il se trouve que j’ai aussi des projets de réalisation.

Quand on réalise, c’est le contraire de l’ennui. Quoi que. Il y a ce temps tellement long où tu écris tout seul et attends les retours de lectures. Et puis tu attends que la production se mette en place, que les aides tombent. En fait, la vraie éclate, c’est quand tu commences les repérages et quand tu tournes. Le montage est pas mal non plus. Mais tu sais que tu vas traverser une longue période avec des images que tu finis pas ne plus aimer et un film qui tarde à accoucher. Pas si facile, le montage. Là, j’attends les moyens de finir mon documentaire sur Jean-François Stévenin. Point mort. Et je sens que le prochain documentaire traîne un peu. Doux euphémisme. Ça traîne pas, c’est à l’arrêt. Du coup, je m’emmerde.

Il y avait aussi cette comédie sociale pour laquelle nous avons obtenu une aide de la région Bretagne. Manque de pot, le film m’excitait au départ parce qu’il racontait que les gens étaient endormis, subissaient tout et se réveillaient soudain pour prendre leur destin en main. Ça se finissait bien et c’était rigolo. Mais depuis, il y a eu le mouvement des Gilets Jaunes et ce long mouvement social contre la réforme des retraites. Et qu’est-il advenu de tout cela ? Rien. Mais rien de chez rien. Les gens ont été humiliés, bafoués, éborgnés, matraqués et tout ça pour que pouic, rien, le vide, le néant. La presse, d’un conformisme confondant, bave toujours dans le sens du poil des conformistes étriqués. Et chacun vaque comme il peut avec des espoirs qui rétrécissent par la force des choses, sous le poids d’un fatalisme désespérant. Comment veux-tu honnêtement prétendre redonner espoir en faisant un film ? Je m’emmerde dans cette société rouillée de partout et coincée dans ses peurs.

En fin d’année dernière, j’ai fait fortuitement une découverte qui, sans déconner, pourrait me valoir un prix Nobel. Mais elle est tellement incroyable, elle remet tellement en question les connaissances que nous avons, bouscule tant les frontières du possible, que personne ne veut m’aider à débroussailler cette terre inconnue. Là où devrait naître la curiosité et l’excitation intellectuelle, se répand encore la peur, la sidération, l’apathie, la méfiance, le silence, voire la suspicion. La possibilité que je me trompe existe bien sûr. Mais je suis devant une telle accumulation d’évidences qu’il serait complètement débile de renoncer à explorer de nouveaux champs de possibles sous prétexte qu’ils ne sont pas conventionnels. Je m’emmerde ferme dans ce monde coincé de partout, timoré de tout, étriqué, engoncé dans ses mesquines certitudes et son incapacité à s’émerveiller pour de vrai. Je m’emmerde.

En fait, c’est la frilosité qui m’emmerde, le conformisme, les politiques qui s’en branlent, les gens dont le sport préféré consiste à cracher sur les voisins les plus vulnérables.

Et puis il y a ces amis que vous appelez de temps à autres mais ne vous appellent jamais, eux. C’est chiant les amis qui ne font que répondre sans appeler. Faut-il que je m’inscrive à un club de pétanque ? Que j’organise des groupes de parole ? Oui, c’est ça. Des groupes de parole sans objectif particulier. Des groupes de rêveurs lucides. De rêveurs éveillés.

Oh, je ne vais pas virer pour autant misanthrope. J’aime bien les gens, au fond et je les respecte. Je ne vais pas sombrer non plus dans la dépression. Je fais partie des résilients, ces gens qui se réinventent toujours à partir du vide, là où d’autres s’effondrent ou renoncent. Mais il est un fait que, là, je m’emmerde. Envie de refaire de la musique, tiens. C’est ça. Je vais refaire de la musique. Et aller faire le malin en public, au spectacle, aux avant-premières. Faire de la socialisation. Je n’ai pourtant que peu de goût pour ces jeux superficiels. C’est un tort.

Je sais. On ne devrait pas dire des choses comme ça. C’est pour ça que je les dis. À quoi bon se limiter à dire ce qu’on doit dire ?

10 réflexions sur « Je m’emmerde »

  1. Ah bé y’a des hasards, c’est trop drôle…

    Je vois juste le titre de ton article « Je m’… »,
    Et tout de suite je pense « … bb n’a qu’à s’occuper de mes chats, … il verra, … il ne s’ennuiera plus ! »
    Et, plaf, je tombe sur ta photo illustratrice !
    Rigolo, non ? 😉

    Ceci dit, je te les envoie par chronopost ? 😀

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  2. Booooh… viens donc avec moi recenser le dortoir de hérons dans les marais que tu connais. J’en reviens y a une heure, le spectacle était superbe ! 931 hérons garde-bœufs et 133 aigrettes garzettes (entre autres « moinillons »). Tu pourras même amener ton canevas, de coton ou de cinéma.
    C’est tranquille, personne pour te faire chier. Et pas vraiment conforme. Doit y avoir une centaine de pelés en France qui s’adonnent régulièrement à cette flânerie.

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  3. Quand on s’emmerde, on se pose, on prends le temps de s’observer en détail, on envisage les possibles, on défriche, on jette le superflu et puis on y voit plus clair, on se fixe un nouvel objectif et, tout guilleret, on se remet en mouvement…

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  4. mm…des années que je m’emmerde…des années durant lesquelles j’ai essayé de convaincre de certaines choses importantes…des années que je ne croise que des gens « intéressés » mais absents au vrai monde.

    Misanthrope c’est bien. Tu verras. On s’habitue. Tout comme on s’habitue aux gens qui ne répondent ni au téléphone, ni aux messages.

    On s’habitue et on vit autrement.

    Amitiés

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  5. « Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines » (Paul Lafargue)

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